Un rythme de malades

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Par Camille Dufétel
mercredi 11 mars 2015
Un rythme de malades
Bonjour, vous souffrez de douleurs chroniques au niveau des côtes? Êtes-vous tombé récemment? Avez-vous une raison d’être particulièrement stressé? Je n’ai pas le temps pour un roman par contre, faites ça court s’il-vous-plaît. Bon, il nous reste à peu près trois minutes, pas de temps à perdre, je vais vous ausculter, voilà, mon diagnostic, tenez, merci bien! Au suivant!

Trois visites de routine, cinq examens complets, six points de suture sur la main droite, quatre sur le front, et une consultation d’aide à l’arrêt du tabac, mes factures sont prêtes, la matinée fut productive! Ne lâchons rien, l’après-midi s’en vient…

Me prenez-vous pour un fou? Vous n’y êtes pas tout à fait. Mon diagnostic, le voici : le nombre de jours travaillés que je déclare chaque année a diminué depuis 1999. Plus précisément, il aurait même chuté de 8,6 % entre 1999 et 2012*.

Enfin, ce diagnostic n’est pas complet, puisque les causes de mon mal n’ont pas encore été établies. Mais c’est une maladie contagieuse : la plupart de mes collègues omnipraticiens en souffrirait également. Au même moment, le Québec pâtirait quant à lui d’une pénurie de médecins de famille.

Ne vous faites pas de mauvais sang pour moi, le ministre de la Santé et des Services sociaux, Gaëtan Barrette, m’a prescrit un remède de cheval. Le projet de loi 20 devrait, selon lui, me remettre sur pied en un rien de temps, et il en serait de même pour tous mes collègues.

Je suis déjà sa prescription à la lettre, histoire de me préparer à contrer le mal rapidement. Mes collègues et moi sommes prévenus : si nous nous avisions de ne pas prendre ce traitement, quelques complications pourraient bien se faire ressentir du côté de… notre compte en banque. Il est possible que cela en crée également du côté de notre pratique, mais rien n’est précisé à ce sujet.

Ne vous rongez pas les sangs non plus pour l’ensemble de la population québécoise : avec un quota de patients à suivre pour les médecins omnipraticiens, des modalités de suivi qui pourront être prévues par règlement du gouvernement, ainsi qu’un nombre minimal d’heures d’activités médicales devant être exercées**, l’accès difficile aux médecins de famille ne sera bientôt plus qu’un lointain souvenir.

Traitement de surface?

Me mettre dans la peau d’un médecin de famille et tenter de comprendre un projet de loi basé sur le contrôle et la politique du bâton (sans carotte en contrepartie), m’amène à réaliser à quel point ce projet se base sur des faits dont il présuppose simplement la cause. On imagine que vous êtes dépressif à cause de l’hiver très rude, alors on vous prescrit une cure de vitamine D, et ainsi, vous retrouverez le sourire. On va même surveiller que vous prenez bien votre dose chaque mois.

Le malaise est peut-être bien plus profond. Nul doute que M. Barrette en a conscience, nul doute qu’il ne s’imagine pas une cohorte de médecins partisans du moindre effort quand il envisage une telle loi. Mais il n’écarte sûrement pas non plus l’idée selon laquelle certains profitent du système, et ne prennent pas leur responsabilité sociale autant à cœur qu’ils le devraient. Tout système engendre des abus.

Le respect des nouvelles obligations incombant aux médecins de famille, et de celles concernant les médecins spécialistes, seraient donc vérifiées sur une base trimestrielle. En cas de non-respect, la rémunération du médecin serait réduite conformément au règlement prévu par le gouvernement. Autrement dit, si la loi est adoptée, les médecins devront rendre davantage de comptes à l’État. Ils devront prouver qu’ils sont suffisamment « productifs ».

C’est bien connu, le milieu de la médecine peut aisément se comparer à une chaîne de production automobile. Boîtes de vitesse et êtres humains, même combat. En 2008, le ministre de la Santé et des Services sociaux, Yves Bolduc à l’époque, annonçait son intention d’appliquer les méthodes de gestion du fabricant de voitures japonais Toyota à certains éléments du système de santé***. La proposition était tout à fait sérieuse.

Alors certes, imposer un quota de patients à suivre à des médecins sous peine de pénalité financière est une idée qui sonne a priori bien dans le contexte québécois, et qui semble même partir d’un bon sentiment. Mais lorsqu’un patient se présentera dans le cabinet de son médecin traitant, qu’il ne pourra pas s’épancher plus de deux minutes sur les répercussions psychologiques qu’engendre chez lui un problème mécanique; quand il aura en face de lui un médecin encore plus fatigué, pressé, déshumanisé, une machine, cette idée d’un quota imposé lui paraîtra sans doute  grotesque.

Une étude du ministère de la Santé montre que les médecins ont tendance à travailler moins de jours dans l’année? Discutons des cas lourds auxquels ils font face avec une population vieillissante, et analysons les raisons de la surpopulation de médecins spécialistes comparativement au manque de médecins de famille au Québec. En incluant, s’il-vous-plaît, les acteurs de demain, ceux qui plongent actuellement tête baissée dans leurs manuels, afin qu’ils ne regrettent pas un jour leur choix de carrière.

Bon ce n’est pas tout, mais j’ai 35 patients qui m’attendent, moi. Souhaitez-moi un bon retour à l’abattoir.

*Source : ici.radio-canada.ca, qui se réfère à l’étude du ministère de la Santé intitulée Mesure de la performance : FMOQ

** assnat.qc.ca Loi édictant la Loi favorisant l’accès aux services de médecine de famille et de médecine spécialisée et modifiant diverses dispositions législatives en matière de procréation assistée (PDF, 639)

***Source : La Presse