Un petit verre de sloche ?

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Par Antoine Palangie
mardi 22 février 2011
Un petit verre de sloche ?

Nous sommes en 2061. Même au Québec (un des plus importants réservoirs d’eau douce de la planète) l’humanité a épuisé ou détruit la majeure partie des ressources hydriques. Devant l’imminence d’une pénurie, les ingénieurs de la Ville de Montréal étudient la possibilité de produire de l’eau potable à partir de la neige. Un mini thriller écologique pas si improbable que ça.

Ce qui devait se produire est arrivé. Le rapport que vient de lire le maire de Montréal — le petit-fils de Gérald Tremblay — est formel : lourdement pollué par les industries des Grands Lacs et les intrants agricoles de son bassin versant, le fleuve Saint-Laurent contient dorénavant trop de substances toxiques dissoutes impossibles à traiter pour pouvoir servir à la production d’eau potable.

Illustration : Alexandre Paul Samak

La situation des nappes phréatiques n’est pas meilleure. Quant aux lacs qui entourent la ville, leur qualité s’est énormément dégradée à cause de l’urbanisation des Laurentides : Montréal est désormais au centre d’une énorme conurbation qui rejoint les banlieues d’Ottawa et de Trois-Rivières.

De toute façon, il y a bien longtemps que la prolifération des algues bleues causée par le réchauffement climatique a empoisonné les plans d’eau du Québec avec ses toxines. Le maire réfléchit. S’il ne trouve pas une autre source que le Saint-Laurent, sa ville va rapidement mourir de soif. Il y a bien la pluie, toujours abondante — après tout, il tombe environ deux fois plus d’eau ici que sur Paris. Mais comment faire durant l’hiver ?

Mais c’est bien sûr ! La neige. Près de deux mètres et demi de neige qui, en dépit des hivers de moins en moins rigoureux, continuent de paralyser périodiquement la métropole. Utilisée comme matière première de l’eau potable, cette foutue neige — son ramassage gruge plus de 3 % du budget municipal — deviendrait même un atout.

Et les moyens techniques sont déjà là, puisque Montréal est une des villes les plus équipées au monde pour le déneigement: une véritable armée de 3000 personnes et 2200 véhicules se consacrent exclusivement au déblaiement et au chargement de la neige qui encombre les 4100 km de rues et les 6550 km de trottoirs.

Le maire se frotte les mains, puis décroche son téléphone pour commander une étude technicoéconomique aux services concernés. Une semaine plus tard, le rapport tant attendu atterrit sur le bureau de l’édile. Il commence sa lecture avec enthousiasme, mais déchante bien vite. Si les ingénieurs de la Ville ont bien fait leur travail, leurs conclusions sont sans appel : avec 120 millions de dollars nord-américains — la monnaie unique qui a désormais remplacé la devise canadienne — dépensés dans le ramassage et l’élimination d’une moyenne de 13millions de mètres cubes de neige par hiver, un unique mètre cube revient à plus de neuf dollars.

Et comme il faut environ trois volumes de neige pour faire un volume de liquide, le prix du mètre cube d’eau issu du déneigement frôlerait donc les 30 dollars. Ce chiffre peut paraître modeste : c’est pourtant plus de 300 fois le coût de l’eau produite aujourd’hui à partir du Saint-Laurent. Et c’est sans compter le traitement pour la purification de l’eau, qui lui-même sera grandement augmenté du fait de la saleté de la neige.

Pire : les quatre millions de mètres cubes que l’on pourrait produire de cette façon représentent à peine deux jours de consommation de la métropole, qui engloutit autour de 650 millions de mètres cubes chaque année.

Histoire de terminer sur une note positive, les ingénieurs ont en revanche calculé que la neige de Montréal permettrait de préparer 21 milliards de Mojitos composés de deux onces de glace pilée, de six onces d’eau et de deux onces de rhum pour un prix unitaire de 0.06 cent — sans compter menthe, alcool et salaire des barmen, évidemment. À la vôtre ! Note : malgré le caractère fantaisiste de ce texte, tous les chiffres qui y apparaissent correspondent bien à la situation actuelle de Montréal.