Tous drogués

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Par Romeo Mocafico
mardi 3 mars 2020
Tous drogués
Photo : Edouard Ampuy
Photo : Edouard Ampuy
Boissons énergisantes, sucre ou speed, les jeunes n’hésitent pas à débroussailler de nouveaux chemins vers la réussite.

À quelques heures de la parution de cet article, je suis comme la plupart des étudiants en période d’examens : stressé et désireux de vouloir réussir. Boosté par la substance, les veines de mon front sont visibles et mon cœur s’emballe à l’idée de titrer cet éditorial de ce constat si alarmiste. Pourtant, ce n’est ni la cocaïne ni le Ritalin® qui m’anime dans sa rédaction, mais les cinq ou six autres drogues que j’ai consommées depuis mon réveil.

Qualifiées ou non « de performance », elles me procurent l’envie et l’énergie de remplir cette page blanche.

Cela fait-il de moi un tricheur ?

Au nom de la loi

Pour ma défense, il me semble opportun de rappeler la définition de ce que l’on nomme les « drogues de performances », ou « nootropes » : dans la littérature scientifique, la consommation de nootropes (provenant de noos – esprit, et tropein – courber) consiste en l’utilisation de substances, licites ou illicites, dans le but d’augmenter ses facultés cognitives telles que la mémoire, l’attention et l’éveil1.

Dans un contexte universitaire, plusieurs options s’offrent donc à ceux qui pensent pouvoir améliorer leurs moyennes de cette façon. Boissons énergisantes, sucre ou speed, les jeunes n’hésitent pas à débroussailler de nouveaux chemins vers la réussite. Les stimulants naturels ne sont toutefois pas ceux qui divisent aujourd’hui l’opinion ou ceux qui poussent le Centre de santé et consultation psychologique de l’UdeM à réagir pour limiter ces nouvelles pratiques (page 4).

Comme le souligne l’enquête du Pigeon Dissident au sein de la Faculté de droit de l’UdeM, les jeunes sont de plus en plus nombreux à détourner l’usage de drogues prescrites aux personnes souffrant de TDAH pour les mettre au service de leurs révisions. Leur consommation serait même deux fois supérieure à ce que relève en moyenne la littérature et les médias, dont de nombreuses pages sont consacrées au phénomène2.

Il existerait donc une typologie des drogues de performance, dont les deux étalons sont la loi et l’opinion publique : n’est finalement « drogue » que ce que l’on nomme « drogue », et « tricheurs » uniquement ceux étiquetés comme tels.

À titre d’exemple, les effets du THC sont semblables, voire plus efficaces, que ceux des médicaments lorsque certains cherchent à se concentrer. Le cannabis ne fait pas partie des drogues de performance, mais certains l’utilisent comme telles (page 4).

En résulte un traitement informatif intriguant des différents stimulants, surtout lorsque l’on sait que la substance de performance la plus consommée dans la population étudiante reste la caféine1.

Si la loi m’a jugé coupable, c’est peut-être en la morale que je pourrais trouver son salut.

À chacun son cocktail

Tout le monde ne gobe pas des pilules, mais chaque personne a sa manière de compenser. Pour justifier mes écarts, je m’appuierai donc sur la théorie de notre anonyme de notre page 5. « Ces médicaments aident à se concentrer, mais ne rendent pas plus intelligent. Pour certains un café fonctionne, tandis que pour d’autres, non. On n’a pas tous les mêmes chances et ces médicaments permettent un rééquilibre. »

Tout est question d’éthique pour ce défenseur de l’égalité des chances. La fin justifie les moyens. Tout comme l’UdeM estime que les étudiants qui prennent des psychostimulants pour des raisons médicales ne doivent pas être stigmatisés, il ne faudrait pas à l’inverse pointer du doigt les désignés tricheurs. Surtout dans pareil environnement.

Drogués au modèle « addictogène »

Il faut dire que le contexte est propice à générer ce genre de pratiques. Un expert alerte sur l’augmentation de la charge de travail pour quasiment tous les individus. Il y a fort à parier que cette formule se perpétue dans les années à venir. « Dans une société comme celle-là, la consommation de drogues, que ce soit pour dormir, pour travailler ou pour faire la fête, va continuer » (page 5). Les étudiants ne sont pas épargnés, régis par un système de performance où les valeurs d’excellence et de dépassement de soi sont légion.

Désigner les tricheurs ne fera pas avancer la cause. Revenir aux sources du problème, plutôt que de s’attarder sur ses conséquences, me paraît être plus raisonnable. Mais pour renverser ce modèle productiviste, il faudra plus qu’un petit remontant.

Et vous votre café, il est bon ?

1. Denise AUBÉ, « La santé cognitive, une nouvelle cible pour vieillir en santé », Institut national de santé publique, novembre 2017.

2. Le Pigeon Dissident : Les résultats du sondage sur la consommation de drogues de performance, novembre 2019.