Sur la route… de la Jamésie

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Par Sylvain Dufault
mercredi 27 octobre 2010
Sur la route... de la Jamésie
Crédit: Sylvain Dufault
Crédit: Sylvain Dufault

Route isolée sur 375 kilomètres. C’est ce que je peux lire sur ce panneau de signalisation à la sortie de Matagami. Si je considère les 800 kilomètres déjà parcourus depuis Montréal, cet avertissement pourrait en décourager plus d’un. Bienvenue en Jamésie : nouveau terme pour désigner l’immense territoire qui s’étale des confins de l’Abitibi jusqu’au Nunavik.

Habitué à visiter les parcs nationaux, où j’ai parfois l’impression que la nature est considérée comme un produit commercial, il me pressait de voir ces lieux dont le destin n’est pas nécessairement relié à celui d’un tiroir-caisse.

Au kilomètre numéro 6 de la route de la Baie James se trouve un petit poste d’accueil. La préposée me demande mon nom, destination et date prévue de retour. Mon numéro de plaque est également pris en note. Suis-je obligé de donner ces informations ? « Bien sûr que non», me répond la sympathique dame. Par mesure de précaution, il est par contre fortement recommandé de le faire… « Juste au cas. » Cette formalité quasi obligée donne le ton à ce que sera mon voyage. Je quitte la civilisation. Fini les enchaînements de petits villages distants de quelques kilomètres. Ici, je prends la route du bout du monde.

Crédit: Sylvain Dufault

Il me suffit de quelques minutes pour me sentir plongé dans un autre univers. Le relief est relativement plat; quelques vallons ici et là. Le dépaysement, en fait, je le ressens plus que je ne le vois. Je me sens soudainement si petit dans l’immensité. Le silence, également, a de quoi déstabiliser l’urbain en moi. Lors d’un arrêt au kilomètre 161, j’emprunte un sentier menant au sommet d’une petite colline. Tout autour de moi se dresse une forêt d’épinettes noires; aucun bruit, pas même le vrombissement d’un camion au loin, ni de chants d’oiseaux. Le silence de la forêt boréale; à la fois déstabilisant et réconfortant.

Cartes postales de la solitude

Après quatre heures de route, j’arrive à un relais routier situé au kilomètre 381.

Les rares infrastructures de la région sont conçues en fonction des besoins primaires. La cafétéria du relais routier est une vieille maison préfabriquée, recouverte d’une tôle beige et orange qui a connu de meilleures années. Pas question ici de faire la fine gueule. J’ai le choix entre une poutine ou du pâté chinois. Dans la salle à manger, quelques camionneurs et une famille crie prennent leur repas. Des dortoirs qui font penser à des baraquements d’armée, une station- service (la seule sur plus de 600 kilomètres) et un poste d’ambulance complètent le portrait.

De retour sur la route après avoir englouti une poutine nordique, la nature m’offre ce qu’elle a de plus sauvage. Au nord du 50e parallèle, rien n’est pensé pour attirer le touriste. Depuis mon départ, j’ai croisé une zone dévastée par un incendie de forêt, puis un secteur de coupes à blanc. Je me dis que, finalement, le tiroir-caisse retentit également au fin fond de la taïga.

Mais des paysages dignes de cartes postales, il y en a de nombreux. Il faut prendre quelques instants pour admirer les rivières Broadback et Rupert, majestueuses. D’ailleurs, la route de la Baie James est parsemée de haltes routières et de points d’intérêts. Attention par contre, qu’on ne s’attende pas à retrouver stations-service, boutiques de souvenirs et casse-croûte. Stationne – ments de gravier, quelques tables à pique-nique et toilettes sèches constituent l’essentiel des infrastructures en ces lieux. La simplicité involontaire, quoi !

Le bout du monde

Finalement, après 620 kilomètres d’une nature parsemée d’épinettes noires, de rivières, de pins gris et de meutes de loups se prélassant sur la route, j’arrive au bout du monde. Ou, devrais-je plutôt dire, à Radisson. Radisson est le village le plus nordique de la Belle Province, si on fait abstraction des communautés cries et inuits. Ici, à l’instar du relais routier au kilomètre 381, tout est rudimentaire. Presque toutes les habitations du village de 400 âmes sont des maisons mobiles. Au centre de la communauté se dresse l’imposant complexe Pierre-Radisson qui abrite les travailleurs d’Hydro-Québec affectés aux différentes centrales hydroélectriques de la région. On peut d’ailleurs visiter ces centrales gratuitement. Elles valent le long détour… de 1 500 kilomètres à partir de Montréal. On retrouve à Radisson toutes les commodités d’usage : épicerie, station-service, restaurants et motels.

Outre l’isolement, on est frappé à Radisson par le concept radicalement différent des heures de pointe. «Vers 18 heures, une dizaine de camions d’Hydro rentrent au village. C’est ça nos heures de pointe », me confie Pierre, résident de longue date du village.

Seul

Après un intermède de quelques jours dans cette oasis boréale, je reprends la route sur la Transtaïga. Orientée est-ouest, la Transtaïga est la route la plus nordique au Québec. À l’instar de la route de la Baie James, elle a été construite pour permettre l’accès aux différents ouvrages hydroélectriques de la région. Elle débute au kilomètre 544 de la route de la Baie James pour se terminer 582 kilomètres plus loin, au réservoir Caniapiscau, non loin de la frontière avec le Labrador. Ai-je besoin de rappeler que la Jamésie est le pays des distances extrêmes ?

Si la route de la Baie James a un air de bout du monde, ici c’est l’infini qui se déroule devant moi. Le chemin, de gravier, y est beaucoup plus étroit et, mis à part une pourvoirie, aucun service n’est disponible. La route de la Baie James, elle, finit quelque part, soit dans cette parcelle de civilisation qu’est Radisson. Cela a un effet rassurant. Le bout de la Transtaïga n’offre rien d’autre qu’une vue sur le réservoir Caniapiscau. Je pense alors à la scène d’ouverture du film de Sean Penn, Into the Wild. Je revois Chris McCandless qui s’aventure sur la Stampede Trail en Alaska. «I now walk into the wild», me dis-je. Bon je « conduis » plus que je ne «marche», mais le sentiment reste le même.

La route est cahoteuse et je ne veux pas torturer outre mesure ma petite Toyota. Je m’arrête donc au bord du lac Sakami (kilomètre 56), où j’installe mes pénates pour quelques jours. Situé sur le même emplacement que des camps de chasse cris désertés pendant l’été, un camping très rudimentaire permet l’installation de tentes. Des renards se baladent sur le chemin d’accès. Le soir de mon arrivée, j’allume un feu de camp. Je suis hypnotisé par la chaleur des flammes qui dansent devant moi. Au moment d’aller dormir, je détourne le regard. Des flammes d’un vert émeraude dansent dans le ciel.

Seul au beau milieu de nulle part, j’admire une aurore boréale. Je n’ai plus envie de repartir.

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