Philosophe urbain

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Par Anne-Marie Provost
mercredi 26 février 2014
Philosophe urbain
La bibliothèque itinérante idaction Mobile est utilisée pour aller à la rencontre des itinérants autochtones. (crédit photo : Adil Boukind)
La bibliothèque itinérante idaction Mobile est utilisée pour aller à la rencontre des itinérants autochtones. (crédit photo : Adil Boukind)

Pour voir plus de photo : http://quartierlibre.ca/gallery/le-philosophe-urbain/

Rencontrer des personnes en situation d’itinérance à Montréal chaque semaine, c’est la mission que s’est donnée l’étudiant en philosophie à l’UdeM Maxime Langlois. Beau temps, mauvais temps, il parcourt les rues du centre-ville à bord de la fourgonnette idAction Mobile pourvue d’une bibliothèque, de calepins à dessin et de café. Quartier Libre l’a suivi le temps d’un après-midi.

 «On l’appelle la boîte à prétextes », explique l’étudiant à la maîtrise en ouvrant les deux portes arrière de sa fourgonnette. Apparaît la bibliothèque itinérante : constituée de quelques étages, elle déborde de livres de fiction, de livres politiques ainsi que de revues. « Les livres sont en fait une excuse pour créer un espace d’échange avec les personnes en situation d’itinérance, explique-t-il. Nous ne nous voyons pas comme de simples distributeurs de livres. » Maxime estime qu’il faut faire plus qu’aider à combler les besoins physiques. Selon lui, les gens ont aussi des besoins intellectuels.

IdAction Mobile, créé il y a environ deux ans, est un projet d’éducation citoyenne destiné aux jeunes autochtones en situation d’itinérance à Montréal. Ce programme a été mis en place par l’organisme de bienfaisance Exeko, qui vise à inclure les populations les plus marginalisées par la culture et l’éducation depuis 2006.

Tous les livres constituant la bibliothèque proviennent de réseaux de donateurs. « Les personnes en situation d’itinérance ont de plus en plus le réflexe de rendre les livres après leur lecture, assure l’étudiant en philosophie. Sinon, les médiateurs les incitent à les donner à d’autres pour qu’ils circulent.»

Chaque semaine, l’étudiant de l’UdeM choisit un thème différent qu’il veut aborder avec les participants. « La semaine dernière, nous avons abordé le thème de la folie, raconte-t-il. Cette semaine, j’aimerais discuter de la ville, de la façon dont on peut se l’approprier. »

En ce lundi du début du mois de février, la température est d’environ -15°C. « Nous sommes présents même pendant les grands froids », affirme Maxime. L’hiver, c’est plus dans les stations de métro que dans les parcs ou sur les trottoirs que les médiateurs et bénévoles d’idAction Mobile vont à la rencontre des sans-abri.

Station Atwater

deux filles proposent un trou de beigne à l’itinérant didi rencontré à la station atwater alors qu’il discute avec Maxime et un bénévole de l’organisme exeko. (crédit photo : Adil Boukind)

deux filles proposent un trou de beigne à l’itinérant didi rencontré à la station atwater alors qu’il discute avec Maxime et un bénévole de l’organisme exeko. (crédit photo : Adil Boukind)

 Le premier arrêt est à la station Atwater, sortie rue de Maisonneuve. Une voiture de police est stationnée devant les portes du métro. « Normalement, nous avons de bonnes relations avec les policiers, assure Maxime. Les coordonnateurs du projet sont allés faire des exposés sur le projet et sont en pourparlers avec les directeurs des différents postes de quartier. »

À l’intérieur du métro, accoté sur un mur proche des tourniquets, Didi ne se fait pas prier pour feuilleter les livres. « Je parle cinq langues », confie l’autochtone en anglais. L’équipe d’idAction Mobile est assise en plein milieu du couloir sous le regard intrigué des passants.

Maxime entame une discussion avec Didi, qui lui raconte les larmes aux yeux qu’un bon ami à lui est mort récemment. « Il y a des gens qui nous racontent des trucs très personnels, comme le suicide, la mort ou le viol d’une personne proche, dit Maxime. Ensuite, nous partons de leurs expériences pour aller dans un registre philosophique, sociologique ou d’action citoyenne. »

L’équipe se dirige vers la sortie Sainte- Catherine, devant le parc Atwater. « Ce parc, c’est le principal lieu social des autochtones en situation d’itinérance », soutient-il. Assis sur les bords des grandes fenêtres proches des entrées, il y a foule. Maxime et le bénévole qui l’accompagne sont bien reçus. Plusieurs connaissent déjà l’organisation.

Arrivé au Canada en 2010, Mustafa, un Éthiopien, emprunte un livre sur les Amérindiens de la côte du Pacifique Nord. « Je veux en apprendre plus sur mes amis, explique-t-il en anglais, en pointant un groupe d’autochtones un peu plus loin. Je veux savoir comment ils ont traversé la vie et vécu les oppressions qu’ils ont subies. » Il dit emprunter des livres à l’occasion parce qu’il a « besoin de se nourrir l’esprit » et de prendre le temps de réfléchir.

Alors que Maxime se dirige vers la station McGill, il explique qu’idAction Mobile circule aussi le soir de 17 h à 21 h. « C’est complètement différent le soir, révèle-t-il. Présentement, les gens ne sont presque pas intoxiqués, mais le soir, c’est plus intense, c’est triste et violent. Tout le monde est à fleur de peau. «

Station McGill

Maxime discute avec james de l’impassibilité des gens vis-à-vis de sa situation près de la station de métro McGill. (crédit photo : Adil Boukind)

Maxime discute avec james de l’impassibilité des gens vis-à-vis de sa situation près de la station de métro McGill. (crédit photo : Adil Boukind)

 Dehors à côté de la station McGill sur la rue University, Maxime rencontre un ancien employé de maintenance dans un immeuble commercial, James. Il ne prend pas de livres, mais accepte un café, assis sur sa boîte de carton pliée, une couverture sur les genoux.

Maxime et lui discutent des passants. « Il y a deux mondes qui se côtoient en parallèle, comme deux colonnes séparées », dit Maxime. James approuve. « Oui, souvent les gens nous ignorent », souligne le sans-abri.

À l’intérieur de la station McGill, le médiateur pour Exeko rencontre deux jeunes hommes d’une vingtaine d’années. Luka demande s’ils ont des livres d’exercices pour secondaire 4 et 5. « Nous aimons lire », explique-t-il.

L’été, la température est plus propice à des ateliers formels qui visent à l’expression créative d’idées. « Dans un bloc de trois ou quatre heures, nous rencontrons autour d’une vingtaine de personnes, soutient Maxime. C’est donc surtout l’été qu’ils peuvent réellement remplir les objectifs de notre projet, alors que l’hiver, généralement nous distribuons seulement des livres.»

À ce jour, il est dur d’évaluer les résultats immédiats de leurs actions. « Nous voulons créer des zones, des prises de parole dans des lieux où ça n’existe pas, explique Maxime. C’est instituer quelque chose dont nous ne sommes pas certains de l’efficacité, mais en y participant, nous réalisons plein de choses. » Selon lui, ces expériences influencent ensuite le quotidien de chaque personne qui les a vécues.