Le franglais, shocking!

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Par Amélie Gamache
mercredi 3 septembre 2014
Le franglais, shocking!
Le rappeur des Dead Obies Yes Mccan affirme qu'il était naturel pour le groupe d'utiliser un mélange des deux langues.
Crédit photo: Isabelle Bergeron
Le rappeur des Dead Obies Yes Mccan affirme qu'il était naturel pour le groupe d'utiliser un mélange des deux langues.
Crédit photo: Isabelle Bergeron
Le groupe hip hop montréalais Dead Obies s’est trouvé cet été au cœur d’une polémique sur l’utilisation du franglais. Plusieurs journalistes et chroniqueurs y sont allés de leurs commentaires sur la question. La prestation du groupe au spectacle de la rentrée est l’occasion de revenir sur ce débat, qui n’épargne pas la communauté universitaire.
« En anglais, il peut y avoir moins de syllabes, les expressions sont quelquefois plus précises. Et chaque style musical vient avec son jargon: si nous faisions de la samba, nous utiliserions sûrement un peu de portugais. » Yes Mccan

Le journaliste du Devoir Christian Rioux et le blogueur au Journal de Montréal  Mathieu Bock-Côté se sont prononcés fortement en défaveur de l’utilisation du franglais par les Dead Obies, que ce dernier a qualifiée de « joual guindé », et que tous deux considèrent comme une menace à la survie du français. Le chroniqueur culturel à La Presse Marc Cassivi a tenu à leur répondre, offrant un plaidoyer appuyant les Dead Obies. Le groupe controversé s’est également défendu sur le site du Voir, et tous ces textes ont généré de nombreux commentaires et répliques.

« Pour nous, il était naturel d’utiliser un mélange des deux langues. C’était un terrain commun de valeurs partagées », affirme le rappeur des Dead Obies Yes Mccan. Un des membres du groupe est anglophone, et d’autres ont un parent francophone et l’autre anglophone. « Les deux langues ont des valeurs propres, des façons différentes de fonctionner, et utiliser les deux, c’est pouvoir créer de nouvelles propriétés », dit-il.

Le professeur au département de linguistique et de traduction à l’UdeM François Lareau ne se formalise pas de ces écarts. «Le cas qui nous occupe s’insère dans un cadre artistique un peu particulier, celui du rap, un style dans lequel le rythme et la forme sont très importants», croit-il. C’est donc un jeu sur la langue, et il n’y a pas de mal à s’amuser avec la langue.»

Yes Mccan rappelle aussi les origines anglophones du hip hop et son contexte de métissage. « En anglais, il peut y avoir moins de syllabes, les expressions sont quelquefois plus précises, confie- t-il. Et chaque style musical vient avec son jargon: si nous faisions de la samba, nous utiliserions sûrement un peu de portugais.»

Du déjà-vu

L’apparition du franglais en musique, notamment en rap, n’est d’ailleurs pas un fait récent. Le rap est d’abord apparu en anglais à Montréal, à la fin des années 1980. Selon l’animateur de l’émission consacrée au hip-hop à CISM Ghetto Érudit Benoît Beaudry, l’influence alors était, par la force des choses, surtout anglophone. «Le groupe québécois Sans Pression a popularisé l’utilisation du joual, et le franglais est apparu dès la fin des années 1990», rappelle-t-il.

Le sujet provoquait moins de réactions à l’époque. «On en parle davantage aujourd’hui, car il y a de plus en plus d’artistes hip hop qui vont vers les radios commerciales, donc plus de gens sont exposés aux oeuvres, poursuit l’animateur. Ceux qui critiquent en ce moment ne sont pas initiés à cette culture.»

Un tour du campus permet de constater que les opinions à ce propos divergent. L’étudiant en interprétation du basson à la Faculté de musique Jeff Poussier-Leduc a un avis bien tranché sur la question. «Le franglais n’a pas sa place, ni en musique ni ailleurs, pense-t-il. On délaisse toutes les nuances et les subtilités des deux langues.»

Autre son de cloche chez sa collègue en science de la communication Martine Surprenant, qui n’y voit aucun problème. «Utiliser cet hybride est un juste milieu pour faire de la musique tout en gardant les racines langagières présentes dans son art», affirme-t-elle.

Une question d’identité

Yes Mccan admet aussi voir dans l’utilisation du franglais une question identitaire. «Il y a un statement qui vient du fait d’être Montréalais, et de vouloir réunir les deux cultures de la ville», dit-il. Les six membres du groupe viennent de Montréal ou des environs.

L’animateur de Ghetto Érudit abonde dans le même sens. «On peut y voir un mouvement de reprise de possession de son identité, en réaction au rap anglophone ou à l’accent de France», croit-il. Pour ceux qui y voient une menace pour la langue française, le professeur Lareau se fait rassurant. «Je pense que les gens ont peur que le français disparaisse, et dès que l’ombre de l’anglais s’insère, on panique un peu», juge-t-il.

Le linguiste constate même une uniformisation des langues, l’omniprésence des médias de masse estompant selon lui leurs disparités. « C’est un peu en réaction à ça que l’on observe des phénomènes un peu extrêmes comme celui concernant les Dead Obies », ajoute-t-il. L’expert juge toutefois improbable que le franglais s’impose d’une quelconque façon dans le langage courant.

TEST D’ÉCOUTE

Le franglais est-il compréhensible ? Nous avons demandé à des étudiants s’ils comprenaient les paroles d’une des chansons des Dead Obies.

« J’avoue que j’en ai manqué quelques-unes. J’ai peut-être compris autour de 75% des mots.»
Marie Gisèle – Étudiante à la mineure en économie

«Oui, j’ai compris tous les mots sans aucun problème!»
Gabriel Orsini – Étudiant au baccalauréat en physique

«J’ai bien compris les paroles, j’ai plus de difficultés avec les expressions québécoises.»
Paul Faubre – Étudiant à la mineure en arts et sciences

«Oui, j’ai tout compris, je n’ai pas manqué un mot.»
Alexandre Zabeiba
Étudiante en résidence en médecine

« J’avoue que je n’ai pas compris grand chose, que quelques mots à gauche et à droite. Il faut dire que je ne parle vraiment pas bien l’anglais!»
Martin Proulx
Étudiant au baccalauréat en sociologie