Le dédain de l’empire américain ?

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Par Camille Dufétel
vendredi 19 juin 2015
Le dédain de l’empire américain ?
Image tirée du film Elephant de Gus Van Sant, qui revient sur la fusillade survenue au lycée Columbine en 1999.
Image tirée du film Elephant de Gus Van Sant, qui revient sur la fusillade survenue au lycée Columbine en 1999.
Le couloir est vide. Cela ne laisse présager rien de bon. Nick se tient prêt, il serre fort son arme automatique. N’importe qui pourrait surgir de la salle de bain située quelques mètres plus loin, sur la droite, ou des escaliers qu’il aperçoit tout au fond. Il sent ses lèvres trembler. Il voudrait hurler pour briser ce silence de mort.

Dehors, c’est le chaos. Des milliers d’étudiants-zombies errent autour de l’entrée principale de l’université. Nick préfère rester à l’intérieur et tenter de sauver sa peau. Il décide alors… « Niiiiiick ! Dinner’s ready ! »

La mère de Nick, Lindsay, ne supporte plus de voir son fils scotché à sa console. Pourtant, elle sait qu’elle n’aura plus à s’inquiéter trop longtemps : son fils aura bientôt l’impression d’être au cœur même de son jeu vidéo. Il lâchera peut-être enfin ses fichues manettes !

Lindsay l’a vu aux informations : le Texas est le 8e État américain à autoriser le port d’armes aux professeurs et aux étudiants détenant un permis et âgés de plus de 21 ans.

La loi entrera en vigueur le 1er août 2016. Exactement 50 ans plus tôt, le 1er août 1966, une tuerie était perpétrée par un tireur installé au sommet de l’horloge de l’Université du Texas à Austin : 16 personnes y sont décédées et environ 30 autres furent blessées. Ironie du sort ou véritable mépris de la part de l’État texan ?

Les promoteurs des textes de loi autorisant le port d’armes sur le campus, au Texas ou dans d’autres États américains, assureraient vouloir éviter les massacres en permettant aux étudiants « avec de bonnes intentions »de se défendre. Leur argument se tient peut-être. Mais prend-il en compte toutes les dérives qui risquent de découler d’une telle décision ?

Vous les voyez les cowboys, la danse country, les ranchs, la vie à la campagne et tous ces clichés alimentés par la série Dallas ? Le Texas ne semble pas avoir peur des lieux communs en proposant à ses citoyens de revivre en plein Far West.

Ainsi, sur notre propre continent, à quelque 1800 miles, on chausse ses bottes de cowboy et on dissimule son revolver dans son veston, prêt à dégainer à tout instant. Après des siècles d’évolution de notre espèce, on semble n’avoir rien trouvé de mieux pour contrer la folie humaine. Bienvenue en 2015, date de péremption de notre évolution. 

Vous sentez tous ces poils qui vous poussent sur les bras ? Ne vous inquiétez pas, vous êtes simplement en train de redevenir, tout doucement, de véritables Homo sapiens. Et ce n’est que le début de la régression, car selon le journal Le Monde, une trentaine d’autres États américains auraient lancé une procédure pour faire voter ce même type de loi.

D’ici quelques années, on ne comparera plus, dans les couloirs, les fonctionnalités de nos téléphones intelligents dernier cri, mais bien celles de nos armes automatiques. « Wow, je ne savais pas qu’Armscor avait lancé une collection d’armes rose bonbon, j’adore, tu l’as eue où ? »

Comme quoi la mode est une véritable boucle : cette tendance « loi du talion so 2015-2016 », inspirée de l’époque du Far West, traversera-t-elle un jour nos frontières ? Imaginez-vous le campus de l’UdeM se transformer, tout d’un coup, en une immense étendue de terre battue, notre doyen se métamorphoser en shérif et La Brunante devenir un saloon ?

Certes, une arme pour se défendre est sans doute plus efficace que la technique du « je fais le mort sous mon bureau » dans le cas d’une attaque par un fou furieux. Certains promoteurs affirmeraient aussi, selon Le Monde, que les agresseurs sexuels, autre fléau des universités américaines, réfléchiraient à deux fois avant de commettre une agression s’ils soupçonnent les jeunes filles d’être armées.

Mais on semble vouloir se prémunir contre la folie en croyant naïvement qu’elle ne naîtra pas chez ces étudiants désormais armés. Un excès de colère, un étudiant qui, d’un coup, perd la raison et décide de tirer sur ses camarades, et le drame sera encore plus difficile à éviter. Avoir une arme sur soi ne peut-être que le début de potentiels débordements.

Il est évidemment très difficile de percevoir chez un bon étudiant un potentiel tueur de demain. Il peut être ardu de reconnaître la détresse présente chez un étudiant pour ensuite effectuer un suivi psychologique si lui-même n’en parle pas autour de lui. Difficile, mais pas impossible. Cerner des failles chez un individu, le faire parler, trouver des solutions pour l’aider, telle devrait être notre responsabilité d’amis, de camarades de classe, de professeurs.

De belles paroles, me direz-vous. Une vision peut-être simpliste, vous répondrai-je, mais évidente et, avant toute chose, humaine.

Laissons donc Lucky Luke bien au chaud dans notre bande dessinée. Et parlons-nous. 

Source: Le Monde