Héritage graphique

icone Culture
Par Félix Lacerte-Gauthier
vendredi 24 mars 2017
Héritage graphique
L’étudiante au doctorat en aménagement à l’UdeM Renata Marques Leitao au Centre design et textile lors d’une formation. Crédit photo : Courtoisie Tapiskwan.
L’étudiante au doctorat en aménagement à l’UdeM Renata Marques Leitao au Centre design et textile lors d’une formation. Crédit photo : Courtoisie Tapiskwan.
Le projet d’art Tapiskwan permet aux communautés Atikamekw de Wemotaci et d’Obedjiwan de collaborer avec l’École de design de l’UdeM afin de renouveler leur patrimoine ancestral. Une campagne de sociofinancement aura lieu l’automne prochain afin de rendre l’initiative autonome.
« Les ateliers amènent de nouvelles façons de mettre en valeur la culture et le patrimoine, en permettant d’innover avec d’autres matériaux, comme le papier, le tissu, ou le bois. »
Karine Awashish, cofondatrice de la Coop Nitaskinan.

Fondé en 2011, le projet vise d’abord le développement culturel et économique des communautés atikamekw. « Ce n’est pas un projet universitaire, nuance d’entrée de jeu la professeure en design à la Faculté de l’aménagement de l’UdeM Anne Marchand. Il s’agit plutôt d’une collaboration université-communauté qui a évolué en fonction des défis qu’on rencontrait et des réalités sur le terrain. » C’est pour s’adapter à ces réalités que l’initiative deviendra un organisme à but non lucratif (OBNL), appelé Collectif Tapiskwan et centré autour de deux grands volets : l’un de formation, l’autre de commercialisation et de production.

Avec ses partenaires, l’École de design développe des ateliers au sein d’une communauté atikamekw pendant une période d’une à deux semaines en réunissant des jeunes de la relève atikamekw, des artisans et des acteurs universitaires, dans une perspective d’échange. « On crée des conditions favorables pour qu’il y ait un transfert de connaissances entre aînés et jeunes, et pour favoriser des rencontres autour de la création contemporaine en se basant sur des éléments ancestraux », explique Mme Marchand. Ces ateliers permettent aux jeunes de concevoir un produit culturel, sous la tutelle d’artisans.

Pour Karine Awashish, la cofondatrice de la Coop Nitaskinan, qui est un des partenaires du projet, ces ateliers permettent aussi de mettre les artisans en contact avec les nouvelles méthodes de travail enseignées par les acteurs universitaires. « Les ateliers amènent de nouvelles façons de mettre en valeur la culture et le patrimoine, en permettant d’innover avec d’autres matériaux, comme le papier, le tissu, ou le bois », souligne-t-elle. Les artisans évitent ainsi de mettre trop de pression sur les ressources naturelles traditionnellement utilisées par les Atikamekw, telles que l’écorce de bouleau ou la peau d’orignal.

Communauté universitaire

Les sept étudiants impliqués dans le projet se déplacent dans les communautés afin de travailler avec des formateurs autochtones auprès des jeunes. « J’ai vraiment aimé travailler en contact avec la communauté atikamekw, c’était un bel échange culturel et je suis vraiment excitée à l’idée d’y participer à nouveau cet été », s’exclame l’étudiante à la maîtrise en design et complexité Caoimhe Isha Beaulé. Au cours de son séjour, elle a amené des jeunes d’Obedjiwan à créer des compositions qu’ils ont ensuite reproduites sur des rames. Elle se dit particulièrement fière de la progression des jeunes sous sa tutelle.

Anthropologue et chercheure postdoctorale à l’UdeM, Solen Roth s’est donnée pour mission de répertorier par écrit le patrimoine visuel atikamekw, qui se transmettait à travers la tradition orale. « On peut vraiment mesurer la transmission des savoirs chez les jeunes avec leurs créations, observe-t-elle. On voit une réappropriation assez dynamique des motifs sur le plan visuel. » Elle tente également de développer de nouvelles activités qui incluraient des jeux pour stimuler les plus jeunes dans ce partage de connaissances.

« Mon projet de doctorat était d’utiliser les symboles traditionnels atikamekw et de commencer à travailler sur la méthodologie d’un atelier de création graphique », indique l’étudiante au doctorat en aménagement à l’UdeM Renata Marques Leitao. Selon elle, le projet Tapiskwan a permis aux communautés de prendre conscience de l’importance des symboles composant leur patrimoine graphique, c’est-à-dire la représentation de leur identité. Mais cette expérience l’a aussi touchée personnellement. « On est là pour enseigner, mais aussi pour apprendre, affirme-t-elle pensivement. Par exemple, aujourd’hui, je comprends qu’écouter, c’est aussi être attentif à ses propres préjugés et être ouvert à changer. »

Une autre étape

En lançant la campagne de sociofinancement pour se repositionner en tant qu’OBNL, les membres du collectif veulent créer un volet de commercialisation et de production dans le cadre duquel des artisans concevraient divers produits s’adressant à un large public. Une partie des profits engendrés serait également réinvestie dans l’organisation d’ateliers de création, dont la conception peut coûter entre 5 000 et 10 000 $ selon Mme Awashish. « C’est un modèle dans lequel la formation sera financée par la création et la conception de produits », clarifie Mme Marchand.

Ces produits s’adresseraient autant aux membres des communautés autochtones qu’aux touristes. « Les premiers clients sont les autochtones eux-mêmes, qui achètent parce qu’ils s’identifient à ces produits », révèle Mme Awashish. Le marché du tourisme est aussi ciblé, alors que de nombreux produits fabriqués à l’étranger, d’après une image très stéréotypée des autochtones, sont vendus dans les différents secteurs touristiques du Québec. Le HEC s’est d’ailleurs joint au projet Tapiskwan en tant que partenaire afin d’apporter son expertise au développement d’un modèle d’affaires et à la mise en marché des produits.

À long terme, Tapiskwan vise un développement culturel et socio-économique des communautés atikamekw qui passe par la réappropriation de leur patrimoine graphique.