Excès en séries

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Par Guillaume Mazoyer
mercredi 25 mars 2015
Excès en séries
Le binge-watching, répandu chez les étudiants, connaît un essor fulgurant depuis l’arrivée à la fin des années 2000 de la vidéo sur demande par internet, notamment grâce au site de flux continu de films et de séries Netflix.
Crédit photo: Flickr/Caden Crawford -https://creativecommons.org/licenses/by-nd/2.0/
Le binge-watching, répandu chez les étudiants, connaît un essor fulgurant depuis l’arrivée à la fin des années 2000 de la vidéo sur demande par internet, notamment grâce au site de flux continu de films et de séries Netflix.
Crédit photo: Flickr/Caden Crawford -https://creativecommons.org/licenses/by-nd/2.0/
Le binge-watching, ou gavage télévisuel, est-ce grave, docteur ? Peut-être, répond une étude réalisée par une doctorante de l’Université du Texas*. Le binge-watching serait une pratique commune chez les individus présentant des signes de dépression, selon cette étude. Un résultat à nuancer puisque le lien de cause à effet n’a pas été démontré.
« C’est une sorte de dépendance, comme à une substance sauf qu’ici, ce sont des séries. »
Serge Lecours, Professeur au Département de psychologie

« Allez, un autre épisode de la série House of Cards [NDLR : série réalisée par l’Américain David Fincher] avant de commencer le prochain travail de session ! » Si vous vous dites cela souvent ou que vous êtes capable de regarder une saison entière de The Walking Dead, des américains Frank Darabont et Robert Kirkman, ou encore de la série américaine Game Of Thrones en une journée, alors c’est que vous êtes un binge-watcher.

Le gavage télévisuel consiste à regarder plusieurs épisodes de séries télévisées les unes à la suite des autres, accumulant ainsi plusieurs heures de visionnement en une seule séance. « En moyenne, je peux consacrer entre cinq et huit heures en semaine pour regarder des séries si j’ai des cours, mais la fin de semaine, dépendamment de mon horaire, je peux passer dix heures à en regarder », confie l’étudiante au baccalauréat de traduction Loubna Mantash.

Le binge-watching, répandu chez les étudiants, connaît un essor fulgurant depuis l’arrivée à la fin des années 2000 de la vidéo sur demande par internet, notamment grâce au site de flux continu de films et de séries Netflix. Plus de 60 % des 50 millions d’abonnés au site américain pratiqueraient le gavage télévisuel, selon une étude menée par l’entreprise en 2013**.

Une étude réalisée par l’étudiante au doctorat du Département de publicité et de relations publiques de l’Université du Texas Yoon-Hi Sung suggère que les individus adeptes du binge-watching présentent des symptômes liés à la dépression, à la solitude et à l’incapacité à maîtriser son comportement.

Selon le professeur au Département de psychologie Serge Lecours, ce genre d’étude utilise un questionnaire avec barème pour déterminer la gravité de la dépression des individus. Un score faible suffit à déterminer qu’un individu souffre d’une dépression légère. « Cela ne veut pas dire que les gens sont déprimés cliniquement après avoir regardé une série, c’est simplement qu’il y a une corrélation entre le nombre de séries regardées et le score de dépression dans le questionnaire », explique-t-il.

Se couper des émotions négatives

Regarder des séries intensivement serait un moyen de réguler un sentiment désagréable en se distrayant, selon M. Lecours. « Certains écoutent des séries par évitement des travaux et des devoirs parce que le fait de travailler soulève de l’anxiété, témoigne-t-il. Si c’est pour gérer des émotions négatives, on a un pro­blème. C’est une sorte de dépendance, comme à une substance sauf qu’ici, ce sont des séries. »

Selon le spécialiste des troubles obsessionnels-compulsifs et des troubles délirants, et professeur titulaire au Département de psychiatrie Kieron O’Connor, un comportement tel que le binge-watching devient pathologique s’il altère le fonctionnement d’une personne dans sa vie quotidienne, mais il peut aussi s’agir d’un trouble obsessionnel-compulsif. « Je donne l’exemple des collectionneurs et des accumulateurs, illustre-t-il. Les collectionneurs sont très ordonnés. Les accumulateurs, eux, sont complètement désordonnés et ça interrompt leur vie quotidienne. C’est la même chose pour toute activité pathologique. »

Relativiser

Si vous hésitiez à vous précipiter sur le prochain épisode de votre série favorite, rassurez-vous. « Quelqu’un qui regarde quatre ou cinq heures de séries de manière récréative parce qu’il a le temps, s’il n’y a pas de conséquences, ce n’est pas pathologique, tranche M. Lecours. Il y a des séries qui sont excellentes, qui sont très bien écrites et qui font réfléchir. Il y a aussi beaucoup d’effets positifs à regarder des séries . »

Pratiquer le binge-watching est un moyen de socialiser avec un groupe qui regarde la même série, selon M. Lecours. De plus, il ne faut pas sous-estimer le pouvoir d’attraction engendré par le suspense d’un scénario. « Les gens ont souvent ce comportement parce qu’ils veulent voir la suite ou qu’ils ont peur de rater un épisode, pense M. O’Connor.Je trouve le terme binge (traduction libre de « à l’extrême ») très fort. Le binge-eating , par exemple, fait partie du problème grave de l’anorexie et de la boulimie. »

Le gavage télévisuel ne serait donc un pro­blème de santé qu’à partir du moment où il empêcherait un individu de fonctionner au quotidien. M. Lecours recommande aux étudiants de faire appel aux services de psychologie disponibles à l’UdeM s’ils se sentent concernés.

*Feelings of loneliness, depression linked to binge-watching television

**Netflix Declares Binge Watching is the New Normal

 

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