Désaccord manifeste

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Par Camille Dufétel
mercredi 8 avril 2015
Désaccord manifeste
1937, URSS. De bons petits soldats restent bouche bée devant une affiche spectaculaire. Celle-ci met en scène un hardi navigateur, arborant une moustache soigneusement taillée. En arrière-plan, le fameux drapeau rouge. Celui du marteau et de la faucille. Les jeunes soldats esquissent un grand sourire et marchent ensemble dans la même direction. Culte de la personnalité, propagande et pensée unique, pas de doute, on est en plein dedans.

Une autre époque, me direz-vous? Si nul n’est censé ignorer qu’en 2015, le totalitarisme est loin d’avoir disparu de la surface de la Terre, personne ne peut non plus négliger à quel point le culte de la pensée unique est encore aujourd’hui ancré dans notre quotidien.

Nombre de blogueurs et de penseurs en tous genres s’inquiètent régulièrement des dérives de l’uniformisation de la pensée dans nos sociétés, aussi bien dans la sphère politique que dans celle de la consommation de masse. Une pensée unique qui, sournoisement, tourne le dos à l’idée même de la démocratie. Cette sacrée démocratie…

Une démocratie que tant de sociétés, d’organisations et d’institutions essaient tant bien que mal d’appliquer… Et qui nous permet de nous retrouver aujourd’hui, et heureusement, à des années lumières de l’URSS de la fin des années 1930 – et de tous les régimes totalitaires actuels.

Eh bien parlons-en. Parlons justement de ce fantasme que nombre de pays prétendent avoir réalisé. En oubliant parfois certains de ses préceptes, mais ceci est un autre débat.

Il me semble que cette démocratie, qu’on aime servir à toutes les sauces, a su user de ses charmes auprès de l’Association pour une solidarité syndicale étudiante (ASSÉ). Celle-ci en a même fait son fer de lance : « Au sein de l’ASSÉ, un contrôle démocratique est assuré en tout temps par les étudiant-e-s des associations membres. Ce sont elles qui, par exemple, choisissent les revendications et le plan d’action à mettre en œuvre pour obtenir celles-ci. »*

L’exécutif de l’ASSÉ, contrairement au fonctionnement de bon nombre d’organisations, n’a pas le pouvoir de décider. Seul le congrès est l’instance décisionnelle suprême. Chacun met cartes sur table et les associations membres sont libres d’accepter ou non les décisions prises en congrès. Jusque-là, tout va bien.

Là où le bât blesse selon moi, c’est quand on parle de « contrôle démocratique ». Quand on juxtapose ces deux termes, cela ne peut que créer des étincelles. Ce contrôle, appliqué à la lettre par l’ASSÉ, n’est-il pas ce qui a mené à la démission de l’exécutif de l’Association?

Quand l’exécutif de l’ASSÉ propose un repli stratégique du mouvement jusqu’à l’automne prochain, la question n’est pas de savoir s’il a tort ou raison. L’ASSÉ parle d’une lettre qui n’était pas la bienvenue** et dont les membres de l’Association auraient dû discuter entre eux. Mais ce qui saute aux yeux, c’est avant tout la fin abrupte de cette affaire. C’est un peu la loi du « Tu déroges d’un centimètre à la règle, tu es renvoyé ». Rappelons que les membres du conseil exécutif ont démissionné puis ont été destitués symboliquement de leurs fonctions.

Le « contrôle démocratique » exercé par l’ASSÉ n’est-il pas poussé à son paroxysme ? Ne serait-il pas un paradigme parfait de la pensée unique? Il semble en tout cas mettre en lumière ici les limites du mode de fonctionnement de l’Association.

UN CONSENSUS À TOUT PRIX ?

Une voix dissonante qui prend la porte, c’est ce que l’on retiendra finalement de cette histoire. Parce que selon moi, cette affaire a surtout été étouffée dans l’œuf. Faut-il absolument qu’une seule et même voix crie dans son porte-voix : « La grève générale illimitée et on ne cédera devant rien, la lutte perdurera coûte que coûte ! », pour qu’un mouvement de contestation soit valable ?

Certes, trop de dissensions au sein d’un mouvement de grève sont sans doute susceptibles de le desservir, mais quoi de plus sain que d’entendre un questionnement public sur les moyens ou le moment de la mobilisation ? Une mobilisation qui comporte de multiples facettes, entre jeunes infirmiers, futurs médecins, groupes féministes et autres étudiants qui protestent contre le projet de loi 20, l’économie du pétrole et les mesures d’austérité du gouvernement en général.

Parmi eux, combien ont exactement le même point de vue sur la façon de mener à bien une telle grève et sur des solutions concrètes à apporter aux enjeux qui font polémique ? Peut-être peu, et pourtant, cela ne les empêche pas de s’entendre sur une volonté commune d’agir.

Avant de prôner une grève sociale, pourrait-on prôner une grève réellement démocratique ?

* asse-solidarite.qc.ca

** Le Devoir