Dépasser les limites du réel

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Par Guillaume Mazoyer
mercredi 30 novembre 2016
Dépasser les limites du réel
Un étudiant expérimente la réalité virtuelle pour l’analyse et l’amélioration du mouvement humain au Centre de recherche du Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CRCHUM). Crédit photo : Mathieu Gauvin.
Un étudiant expérimente la réalité virtuelle pour l’analyse et l’amélioration du mouvement humain au Centre de recherche du Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CRCHUM). Crédit photo : Mathieu Gauvin.
En psychologie, psychiatrie ou dans le domaine sportif, la réalité virtuelle permet aux chercheurs de plonger leurs patients dans des situations complexes voire impossibles à mettre en oeuvre dans le monde réel. Tour d’horizon de quelques recherches universitaires optimisées par cette technologie.
Si l’on recule de quelques années, les casques de réalité virtuelle pouvaient coûter jusqu’à 100 000 $. Aujourd’hui, c’est à la mode, c’est “sexy” et ça l’est parce que certaines recherches sont infaisables sans cette technologie »
David Labbé, chercheur au centre de recherche du CHUM et professeur associé à l’École d’optométrie de l’UdeM.

« Pour ma recherche, le plus gros avantage de la réalité virtuelle est la confidentialité pour le patient », croit la doctorante en psychologie à l’Université du Québec en Outatouais (UQO) Vickie Hébert, qui effectue ses recherches sur l’anxiété de la performance, notamment des chanteurs. Sous forme de rencontres individuelles, elle demande à ses participants de chanter devant un public virtuel. Le réalisme de l’auditoire rend l’exercice efficace et la peur du jugement reste cantonnée à cet univers numérique.

Elle a choisi ce domaine d’études, car, selon elle, il y existait un vide scientifique que la réalité virtuelle commence tout juste à combler. « C’est une technologie qui est disponible et qui attire beaucoup plus de participants, il y a moins d’abandons thérapeutiques », explique l’étudiante.

Si cette technologie est aujourd’hui plus accessible, cela n’a pas toujours été le cas. « Si l’on recule de quelques années, les casques de réalité virtuelle pouvaient coûter jusqu’à 100 000 $, rappelle le chercheur au centre de recherche du CHUM et professeur associé à l’École d’optométrie de l’UdeM, David Labbé. Aujourd’hui, c’est à la mode, c’est “sexy” et ça l’est parce que certaines recherches sont infaisables sans cette technologie », poursuit-il. La baisse des prix des casques de réalité virtuelle, dont les coûts débutent à 1 000 $ environ, contribue à la démocratisation de leur utilisation dans les recherches universitaires.

Entraîner le cerveau

« La réalité virtuelle est un monde de magie », commente l’étudiant au doctorat de génie biomédical de l’UdeM Bilal Alchalabi. Ses travaux portent sur la réhabilitation à la marche pour les victimes d’arrêts vasculaires cérébraux (AVC). Il utilise cette technologie pour immerger ses patients dans un avatar 3D leur ressemblant et pour leur demander de réaliser plusieurs exercices de motricité. « La personne est exposée à un mouvement de marche normal représenté par son avatar », explique-t-il. Le participant peut alors voir son corps en réalité virtuelle réaliser le mouvement.

« Je peux également modifier le retour visuel pour montrer une marche encore plus lente que ce que fait le patient dans la réalité et exagérer l’erreur, note l’étudiant. Celui-ci se force alors davantage. » Ce travail permet d’entraîner le cerveau et de rétablir graduellement le processus cérébral associé à la marche. « Mes travaux seraient impossibles à réaliser sans l’usage de la réalité virtuelle, car l’élément clé de ma recherche est le retour visuel », indique-t-il.

Cyberpsychologie

Cette technologie permet également de venir en aide aux personnes souffrant de schizophrénie. Un projet pilote réalisé par l’Institut universitaire en santé mentale de Montréal et l’Institut Philippe-Pinel place le patient devant l’incarnation de la voix qui le tracasse au quotidien, le forçant à communiquer avec elle.

Autre situation improbable mise en oeuvre par l’Institut Philippe-Pinel : mettre un pédophile en présence d’un enfant. Si le jeune mineur est virtuel, alors le conflit éthique disparaît. « La réalité virtuelle est utilisée lors de l’évaluation des agresseurs sexuels, car elle est nécessaire pour évaluer les intérêts déviants, meilleurs prédicteurs du risque de récidive », décrit la professeure au Département de psychologie de l’UdeM Joanne-Lucine Rouleau.

Si cette technologie est utilisée depuis les années 2000, des évolutions récentes permettent plus de précision, notamment grâce à des capteurs de mouvements oculaires. « Les chercheurs peuvent déterminer exactement où le sujet pose son regard ou quelles parties du corps du personnage il évite de regarder », indique Mme Rouleau.

Avant la recherche

L’Université de Sherbrooke a inauguré le 19 novembre dernier son laboratoire virtuel participatif afin d’aider les chercheurs en amont de leur projet. Disponible pour les étudiants, il leur permet de tester leurs idées avec des groupes de discussions. Les participants peuvent s’immerger virtuellement dans le projet et donner leurs premiers avis sur celui-ci, positifs comme négatifs. Les chercheurs peuvent ensuite rectifier leur plan initial ou même, dans certains cas, recommencer à zéro.