Critiquer à l’ère des réseaux sociaux

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Par Nicolas Toutant
mercredi 18 octobre 2017
Critiquer à l’ère des réseaux sociaux
La critique littéraire et les autres formes de critiques artistiques professionnelles auront toujours leur place, selon plusieurs acteurs du milieu. (Photo : Jèsybèle Cyr)
La critique littéraire et les autres formes de critiques artistiques professionnelles auront toujours leur place, selon plusieurs acteurs du milieu. (Photo : Jèsybèle Cyr)
À une époque où tout le monde peut s’improviser critique d’œuvres artistiques sur Twitter ou Facebook, certains s’interrogent sur la pertinence de cette pratique à un niveau professionnel. Ces remises en question ne découragent pas les étudiants qui désirent l’exercer.
Un jugement, positif ou négatif, ne signifie rien s’il n’est pas appuyé sur une analyse, et c’est ce qui manque le plus souvent dans les propos critiques qui circulent largement aujourd’hui.
Yves Jubinville, Professeur de l’École supérieure de théâtre de l’UQAM

«Ce n’est pas la critique qui est en danger de disparaître, mais les journaux traditionnels ou, si vous voulez, les médias de masse où sont publiées les critiques », affirme le professeur de l’École supérieure de théâtre de l’UQAM Yves Jubinville. D’après lui, la critique professionnelle sera toujours nécessaire et ontinuera d’être exercée dans le monde numérique et les médias spécialisés. « Les artistes auront toujours besoin d’un regard avisé sur leur travail », souligne-t-il.

L’étudiant à la maîtrise en musicologie de l’UdeM Alexandre Villemaire participe au concours de critique musicale du Cercle de musicologie depuis les débuts de celui-ci, en 2016. Conçu à l’origine comme un concours de rédaction de notes de programme, l’événement s’est ensuite recentré autour de la critique de spectacles, plus précisément des concerts du Cercle des étudiants compositeurs (CéCo). Pour Alexandre, cet exercice revêt une importance double. « La critique rédigée permet d’aiguiller et informer le public au sujet des spectacles qui l’intéressent, soutient-il. Et les musiciens sont amenés à écrire sur leurs œuvres et leur discipline. L’exercice leur est donc très utile aussi. »

Cette réflexion sur l’importance de la critique a fait naître l’idée du projet Le Fémur, lié à la revue de création littéraire des étudiants en littératures de langue française, Le Pied.

Comme l’explique l’étudiante à la maîtrise en littératures de langue française et coresponsable du projet Juliette Périers-Denis, Le Fémur se concentrera sur l’essai critique plutôt que sur la création littéraire elle-même. « On veut permettre aux étudiants de premier et de deuxième cycles de se faire les dents en la matière, vu que c’est très difficile de se faire publier au début », dit-elle.

L’équipe en est présentement à former son premier comité de rédaction dans l’espoir de pouvoir publier une premier numéro au mois de mai.

Vers une démocratisation de la critique artistique

S’il est certain que la forme des médias critiques se transforme, la pratique va simplement s’adapter, croit Alexandre. « C’est sûr qu’on assiste à une diversification du domaine, où n’importe quel quidam peut se partir un blogue ou critiquer une œuvre sur Facebook, reconnaît-il. Mais je pense que le public voudra toujours s’informer, peser les mérites d’une œuvre particulière. »

Pour Juliette, ce décentrement de la critique s’avère bénéfique, même s’il s’agit d’une nouveauté à double tranchant. « Un peu comme avec Yelp, je pense simplement que la critique va se rapprocher des gens et de leur demande sur le marché de l’art, estime-t-elle. Il y a certainement une multiplication des avis, mais d’un autre côté, je doute que les grandes critiques, qui créent en quelque sorte une école de pensée ou une ligne directrice, soient vouées à disparaître. »

M. Jubinville signale quant à lui qu’il ne faut pas confondre la critique avec le commentaire. « Un jugement, positif ou négatif, ne signifie rien s’il n’est pas appuyé sur une analyse, et c’est ce qui manque le plus souvent dans les propos critiques qui circulent largement aujourd’hui », affirme-t-il.

Apprendre à critiquer

L’enseignement de la pratique à l’École supérieure de théâtre comporte un volet théorique, dont l’objectif est de pousser les étudiants à réfléchir aux enjeux sociaux, culturels, politiques et esthétiques de la critique. « L’autre volet est plus pratique puisque nous initions les étudiants à [leur futur] métier en nous adaptant, au fur et à mesure que le temps passe, aux changements provoqués par l’évolution des médias, mais aussi à ceux qui touchent le monde de l’art », raconte M. Jubinville.

Il ajoute que l’enseignement de la médiation a récemment été incluse au cours de critique théâtrale. Cette pratique se veut une prise en charge du discours sur les œuvres artistiques par les artistes et les diffuseurs eux-mêmes. « La médiation théâtrale part du principe que le public est partie prenante du processus de production des œuvres, explique le professeur. Elle ne s’attarde donc pas seulement au produit final, qui est le spectacle présenté ou le livre publié, mais à toutes les étapes d’élaboration de ceux-ci. » S’il admet que cela peut se confondre avec le marketing culturel, il est d’avis que la médiation permet de rapprocher le public du monde des arts. Chose certaine, pour Yves Jubinville, elle oblige la critique à se redéfinir, pour le meilleur ou pour le pire.