« Ceux qui se lancent dans le métier ne doivent pas s’autocensurer »

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Par Camille Dufétel
lundi 19 janvier 2015
« Ceux qui se lancent dans le métier ne doivent pas s’autocensurer »
Quartier Libre publie ici une caricature de M. Delambre, avec son autorisation. Celle-ci a déjà été publiée dans l'hebdomadaire français Marianne le 9 janvier 2015. La caricature a ici été redimensionnée pour être adaptée au format de ce site.
Quartier Libre publie ici une caricature de M. Delambre, avec son autorisation. Celle-ci a déjà été publiée dans l'hebdomadaire français Marianne le 9 janvier 2015. La caricature a ici été redimensionnée pour être adaptée au format de ce site.
Suite au terrible attentat commis le mercredi 7 janvier dans les locaux du journal satirique français Charlie Hebdo, ciblant notamment les dessinateurs phares de l’hebdomadaire, Quartier Libre s’est entretenu avec un de leurs confrères, caricaturiste au journal français Le Canard enchaîné, Jean-Michel Delambre. M. Delambre travaillait régulièrement avec le dessinateur Cabu, de son vrai nom Jean Cabut, tué lors de l’attentat, et qui réalisait également de nombreux dessins pour Le Canard enchaîné. Le dessinateur nous livre son sentiment sur ce drame, prodiguant au passage quelques conseils aux étudiants désireux de se lancer dans le métier de caricaturiste de presse.

Propos recueillis par Camille Dufétel, le 11 janvier 2015

M. Delambre, quelle a été votre première réaction lorsque vous avez découvert l’ampleur du drame, le mercredi 7 janvier dernier ?

Je crois que ma première réaction a été la réaction de tout le monde, on apprend ça par les copains, par la radio et personne ne voulait y croire, jusqu’à la dernière minute on espère que nos amis ne sont pas parmi les blessés ou les morts. Et aujourd’hui je pense d’ailleurs qu’on a encore du mal à y croire : la prochaine fois que j’irai au Canard [ndlr : Le Canard enchaîné], je m’attendrai à voir arriver Cabu avec son grand sourire, ses petites lunettes rondes et sa gentillesse…

Comment considériez-vous justement le dessinateur Cabu, avec qui vous aviez l’habitude de travailler ?

La veille de l’attentat, Cabu et moi étions ensemble au bouclage du Canard enchaîné, on a partagé notre petit pique-nique, et puis on a plaisanté. Il était comme un frère pour moi, c’est lui qui m’a donné envie de faire ce métier. J’avais beaucoup d’admiration pour lui en tant que dessinateur, et aussi en tant qu’homme. J’avais le même sentiment par exemple envers Tignous, qui était plus jeune et que j’admirais également beaucoup. 

Trouviez-vous que ces dessinateurs, Charb, Tignous, Cabu, Honoré, Wolinski, qui comptent parmi les victimes de l’attentat, allaient parfois trop loin dans leurs prises de position ?

Non, jamais selon moi, parce que je pense et je veux continuer à croire que l’on peut rire de tout, mais en même temps selon la formule de Pierre Desproges [ndlr : humoriste français], on ne peut peut-être pas rire de tout avec tout le monde… 

Aviez-vous conscience de la menace qui pesait sur ces dessinateurs, à cause de certains de leurs dessins qui ont fait polémique par le passé ?

Oui je pense qu’on en avait tous conscience, à un moment Jean [ndlr : Jean Cabut] venait au Canard avec un garde du corps, même si ça ne lui plaisait pas beaucoup. Les dessinateurs, enfin ceux dont on parle, étaient de grands gamins, ils se disaient : « Même pas peur ! » Mais personne ne pouvait imaginer qu’on se rendrait jusque là.

Et puis tout d’abord on sait tous, en tant que journalistes, que dans certains pays on meurt pour un délit d’opinion, pour un mot, pour un dessin. Malheureusement, maintenant le champ de bataille s’est déplacé de l’Irak jusque dans nos salles de rédaction. Je pense en tout cas qu’il ne faut pas céder à la peur, et également, qu’il ne faut surtout pas faire d’amalgames. 

Quel est selon vous le rôle qui incombe aux caricaturistes de presse, pour les étudiants passionnés de dessin qui envisageraient de se lancer dans le métier ?

Leur rôle pour moi, c’est de trouver l’angle sous lequel on ne les attend pas, c’est d’appuyer là où ça fait mal, et si possible avec humour. Un dessin de presse, ça doit être un coup de poing dans la gueule. Même si les dessinateurs victimes de cet attentat étaient des gamins, des garçons gentils, leur trait était féroce.

Comment pensez-vous que ces étudiants doivent réagir, en voyant qu’un tel acte a pu être perpétré auprès de ces dessinateurs de presse qui n’hésitaient pas à prendre position, parfois de manière très controversée ?

Ceux qui se lancent dans ce métier ne doivent pas s’autocensurer, je leur dirais de dessiner, de dessiner et de dessiner, comme Wolinski, comme Tignous, comme Honoré… Je crois que les seules limites qu’on doit s’imposer, c’est de ne jamais se moquer des victimes, mais plutôt des bourreaux. Dans ce métier, on essaie chacun de créer son propre univers et de faire rigoler, c’est tout, mais on ne peut pas être des donneurs de leçons, on n’est pas meilleurs que les autres. 

Charlie Hebdo est tiré à trois millions d’exemplaires ce mercredi 14 janvier. Est-ce l’une des meilleures façons de rendre hommage aux victimes de cet attentat, selon vous ?

C’était des gens qui n’étaient pas très sensibles aux hommages, je ne suis pas sûr qu’ils auraient apprécié vraiment qu’on les encense, c’était juste des gamins qui rigolaient, qui dessinaient. Il faut aussi penser à tous ces gens innocents qui sont morts et qui ne sont pas concernés par le métier.

Il ne faut pas oublier non plus que Charlie Hebdo est en grande difficulté financière, et a du mal à boucler ses fins de mois. La presse d’opinion a du mal à s’en sortir parce que les gens n’achètent pas de journaux. Pour que Charb, Cabu, Tignous, Wolinski, Honoré et tous les autres ne soient pas morts pour rien, la meilleure façon de les rendre vivants pour moi c’est encore d’acheter les journaux, la presse en général.