Les paroles volent, les écrits restent. Et si l’histoire des peuples déplacés par la guerre pouvait se narrer différemment ?
Ally Ntumba est un directeur artistique qui ne croit pas à l’art pour l’art. Né à Kinshasa dans l’ouest de la République démocratique du Congo au milieu des années 1970, il a constaté au jour le jour la désillusion d’un peuple en guerre qui ne se bat plus. « Il y a une certaine léthargie chez les Congolais. Ils pensent que leur situation ne changera pas, alors ils se réfugient dans les églises, et ils prient. » Dès l’adolescence, il se met alors à écrire des pièces de théâtre clairement engagées. Des œuvres qui grattent les blessures, qui réveillent des colères enfouies, mais avant tout, qui permettent de comprendre les maux d’une société « pour qui souffrir est devenu naturel ». Ce style de théâtre dérange et l’intimidation se fait de plus en plus menaçante, forçant le Congolais à quitter son pays. En 2001, il pose ses valises à Montréal avec la même envie de faire bouger les choses dans la communauté congolaise locale. « J’essaie toujours de sensibiliser de façon non violente pour que la pression monte. Mon but : m’exprimer de manière artistique dans les cadres démocratiques. »
En septembre dernier, il gagne une bourse de 8000 $ et devient artiste résident du Centre d’histoire orale de l’Université Concordia à travers le projet Histoires de vie Montréal [voir encadré]. De ce partenariat naît Congodrama, l’histoire du Congo racontée sur fond de comédie musicale. « La musique, le chant et la danse donnent un équilibre et adoucissent le message qui est à la base très dur. Cela permet aussi de recruter une assiette plus large de talents », dit le metteur en scène. Toutefois, Congodrama n’a rien d’un Notre-Dame-de-Paris version africaine. Le spectacle se passe dans un camp de réfugiés sous l’égide de l’ONU. On y apprend l’histoire des personnages camouflés à l’intérieur. Viol des femmes, guerre des minerais, trafic organisé autour des réserves de cobalt, tout y passe.
Pour panser les plaies du peuple congolais, Ally Ntumba mise sur l’histoire orale. « C’est important de s’intéresser aux témoignages oraux avant que la mémoire ne disparaisse complètement. Les Nordaméricains n’ont pas la culture de l’oralité. L’homme occidental se fie beaucoup plus à des sources écrites, tandis que les Africains privilégient la parole. » S’inspirant des contes qui ont bercé son enfance, il s’attèle donc à recueillir les histoires réelles des membres de sa communauté pour écrire sa pièce de théâtre.
La pièce est avant tout éducative. Elle vise à mettre sur le devant de la scène une actualité souvent oubliée par les grands médias. « On parle du génocide rwandais, mais la guerre au Congo a fait 6 millions de morts*, c’est 7 fois plus, mais c’est passé sous silence. Tous les enfants congolais savent ce qu’est un tsunami, mais peu connaissent l’histoire de leur pays », déplore le scénographe.
L’idée derrière le projet est d’amener le théâtre dans la communauté congolaise de Montréal (environ 15000 personnes). « C’est très difficile, car le théâtre a une connotation occidentale. Les textes de Shakespeare ou de Michel Tremblay n’intéressent pas les Africains. Il faut donc les tirer très fort pour les faire se déplacer. »
Les résultats se font déjà sentir. Lors de la dernière représentation de Congodrama au mois de décembre, le public, composé à 60 % d’Africains, s’est montré très touché. Durant le spectacle, certains Congolais sont même montés sur scène pour mieux s’imprégner de l’histoire. D’autres ont pleuré. « Il y avait aussi des très jeunes dans la salle, car quand les “mamas” congolaises se déplacent, c’est avec toute la famille ! » Des jeunes oreilles curieuses de découvrir pourquoi leurs parents ont quitté leur terre natale pour un pays où il fait si froid l’hiver.
* Depuis 1998, la guerre en RDC aurait fait 5,4 millions de morts selon un rapport publié par l’ONG International Rescue Committee (IRC) en mars 2008.
Congodrama sera présentée dans le cadre du Mois de l’histoire des Noirs, les 27 et 28 février prochains au centre William-Hingston
Histoires de vie Montréal est un projet axé sur l’histoire orale et mis en place par les chercheurs de l’Université Concordia et certains organismes communautaires. Le mandat : recueillir et diffuser les témoignages de Montréalais déplacés par les guerres, les génocides, et autres violations des droits de la personne. Les 170 membres de l’équipe ont reçu une subvention du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (CRSH) pour la période 2007- 2012. « Nous sommes à mi-parcours et nous avons déjà réalisé 170 entrevues, ce sont des ressources très importantes pour le devoir de mémoire », dit Eve-Lyne Cayouette Ashby, coordinatrice du projet. Pour en savoir plus : www.lifestoriesmontreal.ca
L’histoire du Congo avec pour fil conducteur des témoignages de Congolais exilés Des artistes membres de l’Alliance des jeunes Congolais (AJC) âgés de 7 à 40 ans Un projet work-in-progress qui se bonifie au fil des représentations grâce aux ressources d’Histoires de vie Montréal (nouveaux témoignages, aide d’étudiants en scénographie, etc.)