Chronique d’un fils indigne

Que faire de ma vieille ?

Charles Lecavalier

« Quand je serai vieux. » Ces mots sonnent creux dans mes oreilles de jeunot qui ne voit pas le temps passer. S’il y a une étape avant d’être un vieux, c’est bien celle de s’occuper de ses vieux. Mais je me suis résolu à écouter les paroles de Jean- Jacques Rousseau, mort à 66 ans, qui écrivait que « la jeunesse est le temps d’étudier la sagesse, la vieillesse est le temps de la pratiquer ». Aussi bien m’intéresser à ces vieillards qui n’en finissent plus de vieillir. Des vieux… comme ma propre (pas encore si) vieille mère ! Cette habitante d’une banlieue de Montréal de 52 ans désire garder l’anonymat. Preuve que la vieillesse n’empêche pas de cultiver les illusions, on la reconnaîtra à la signature de son fils.

« La jeunesse ressemble à tout ce qui s’accroît, la vieillesse à tout ce qui décroît », vociférait Pythagore, macchabée à l’âge de 83 ans, probablement frustré par une calvitie précoce. Ma mère, elle, refuse de parler de déclin : « Je sais que je vais vivre jusqu’à 100 ans, alors j’ai l’intention de travailler longtemps. » Tant mieux, je suis bien content qu’elle reste active, la mère. Pas besoin d’aller la désennuyer.

Le temps faisant son œuvre, je sais bien qu’un jour, un bras devra la soutenir lorsqu’elle descendra des escaliers, chétive. Je lui demande si elle souhaite vivre dans une maison intergénérationnelle – une marotte du ministère des Aînés. La construction d’une rallonge pour ses parents, entre le garage et la niche du chien : le rêve de tout fils aîné.

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Photo : Tony Aller

La mère (d’une voix hésitante) : Non. Enfin… même avec un logement à part, je ne suis pas sûre que tu aies le goût de me voir tous les jours… et moi non plus.

Le fils (prenant bien soin de ne pas sourire trop fort, mais c’est peine perdue) : Euh… Mouais.

La mère : Mon écœurant ! Tu pourrais au moins dire que t’avais le goût de me voir ! Je me suis tellement occupée de toi quand tu étais bébé. Je te chantais des berceuses pour t’endormir.

Parlant de s’occuper d’un être sans autonomie (moi jusqu’à 20 ans), je passe au vif du sujet. Le fils : Et toi, est-ce que tu serais à l’aise que je te change de couche ? Léger malaise. La mère : Non pas vraiment. Honnêtement je préfèrerais payer quelqu’un pour faire ça, qui n’a pas de lien avec moi, et de toute manière, rendue là…

Rendue là quoi ?

C’est la vieillesse laide. La vieillesse malade. La vieillesse qui met mal à l’aise. Comme lorsque j’allais voir grand-mère qui ne me reconnaissait presque plus au CHSLD près de chez moi. Je n’y allais pas souvent, et je m’en veux. Cette dégénérescence m’indispose beaucoup. Je peux difficilement m’imaginer placer ma mère dans ces mouroirs, sans dignité, avec quelques souvenirs épars accrochés sur un mur délavé. Pourtant, lorsque le cas est trop lourd, trop écrasant, y a-til un autre choix ?

Il y en a un, dont on ne parle qu’à demi-voix. « On a vu nos parents vieillir et dépérir, on n’a pas envie de vivre ça. Mourir d’Alzheimer, être sénile, non merci. Tu peux être certain que si ça m’arrive je vais disparaître assez rapidement. Ça ne sert à rien d’arroser une plante qui va mourir. »

Je n’aime pas la tournure de la discussion. Je ne sais pas comment aborder le suicide, surtout celui de ma mère, surtout avec elle. Je bifurque alors sur son mode de vie futur. Elle attaque derechef : « Moi, je ne veux pas vivre avec une gang de vieux. Entendre chialer toute la journée à propos des petits bobos et des problèmes personnels, ça me ferait dépérir. » Je me doutais bien qu’elle serait malheureuse en centre. En voici la preuve.

* * *

Moi, fils, est-ce que j’hébergerais mes parents malades ? Je ne suis pas un sans-cœur, mais je n’ai pas le courage de Chloé Sainte-Marie. Le spectre de la dégénérescence est toujours là. Comment sauver ma mère si elle est prisonnière de son corps ? Comment sauver ma mère, si elle est déjà morte ? Si la maladie frappe, je vais devoir cogner à la porte d’un centre spécialisé. Vous le pensez et moi, je l’écris. Est-ce que c’est honteux ? Lâche ? Non, c’est seulement très occidental.

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