Entre le fleuve et le centre-ville, Pointe-Saint-Charles est un quartier ouvrier où la vie est rythmée par le passage du train et où l’engagement communautaire est une tradition. À la fois un des secteurs les plus anciens et les plus pauvres de Montréal, son image est appelée à changer avec le développement d’un terrain de 325000 mètres carrés. Les résidents veulent cependant tenir tête au gouvernement, comme en 2006, lors de la contestation contre la venue du casino.
Dès le 15 septembre, le quartier Pointe-Saint- Charles sera le théâtre de nouvelles consultations publiques au sujet de l’avenir des terrains des anciens ateliers de la Compagnie des chemins de fer nationaux du Canada (CN). Ceux-ci représentent le tiers du territoire de l’arrondissement et ont été achetés en 2006, pour un dollar, par le promoteur Vincent Chiara, avec l’engagement de les décontaminer. L’emplacement est attirant, puisque le site se trouve à côté de la piste cyclable du canal de Lachine, à proximité de deux stations de métro et tout près du marché Atwater. Les projets présentés par M. Chiara comprennent plus de 1000 unités de logement, principalement des petits condos pour une ou deux personnes, ainsi que des services et des commerces de proximité. Ces projets nécessitent des changements de zonage qui devront être approuvés par le conseil d’administration de l’arrondissement.
Pendant la première série de consultations qui a eu lieu au début 2009, les groupes communautaires et les citoyens ont obtenu certaines concessions de la part du promoteur. Celui-ci a accepté d’inclure 25 % de logements communautaires à ses constructions résidentielles. Ces unités à prix modiques seront gérées par les locataires eux-mêmes ou par des organismes à but non lucratif. M. Chiara a aussi approuvé la reconversion de l’un des bâtiments existants pour des activités culturelles et communautaires, géré par les citoyens. Judith Cayer, du Centre Social Autogéré (CSA) s’en réjouit, mais précise que rien n’est encore définitif : « Nous allons insister lors les prochaines consultations pour nous assurer que ce bâtiment revienne effectivement à la population. » La Table de concertation Action-Gardien, qui réunit l’ensemble des groupes communautaires engagés dans ce dossier, présentera de nouvelles requêtes. Ils tenteront d’obtenir un accès au fleuve, la conservation des espaces verts ainsi qu’une diminution du trafic lourd dans les parties résidentielles.
Les résidents de Pointe-Saint-Charles sont reconnus pour leur engagement politique et communautaire. Ils l’ont notamment prouvé, en 2006, alors qu’ils réussissaient à faire reculer le gouvernement du Québec sur le projet du déménagement du casino de Montréal. L’avenir des terrains du CN est un problème différent et plus complexe. Selon Geneviève Lambert- Pilotte, de la Table de concertation de l’Action-Gardien, « le casino a suscité un consensus dans le quartier, à cause des problématiques sociales reliées à un tel projet dans un milieu défavorisé. L’enjeu des terrains du CN est plus difficile à cerner parce que c’est un terrain à développer entièrement. » Les avis sont partagés au sujet du projet de M. Chiara. « Je suis pour l’aide sociale pour les défavorisés, mais il y a beaucoup d’abus à Pointe- Saint-Charles, affirme Sherry, une mère de famille qui habite dans le secteur. L’arrivée de familles plus riches va montrer un exemple différent et changer la dynamique du quartier. »
Selon la Société canadienne d’hypothèque et de logement, c’est l’arrondissement du Sud-Ouest de l’île de Montréal qui a connu la plus forte augmentation des valeurs foncières en 2008, soit de 61 %. Les loyers ont aussi augmenté de façon particulièrement accélérée, avec une hausse de 57 $ en moyenne par loyer, contrairement à la moyenne montréalaise de 7 $. Cette augmentation serait due à la situation du quartier, près du centreville et des services ainsi qu’à de bonnes perspectives d’emploi.
Société canadienne d’hypothèque et de logement
Le secteur immobilier du Sud-Ouest de l’île de Montréal est en pleine croissance à cause de sa situation près des services et du centre-ville. Certains citoyens dénoncent l’embourgeoisement du quartier, avec l’arrivée massive de gens aisés, ce qui fait grimper le prix des logements. Judith Cayer, du CSA, déplore que ces nouvelles constructions « tournent le dos au quartier, et à son histoire. Il n’y a plus d’homogénéité et la nouvelle tranche de population menace l’identité d’une population qui a des besoins criants et qui manque cruellement de ressources. » Ainsi, 50 % de la population vit sous le seuil de pauvreté, la moitié des familles sont monoparentales, le taux de chômage est de 15 % (9 % en moyenne à Montréal) et 35 % des gens vivent de l’aide sociale. Il y a aussi plus de problèmes de décrochage et de délinquance juvénile qu’ailleurs à Montréal. Yves, un prestataire de l’aide sociale, habite dans un logement communautaire tout près des terrains du CN. Il se plaint : « Ils ont construit des condos partout autour de chez moi et vont en construire d’autres partout où ils trouveront un terrain vacant. Ça ne fait pas notre affaire, mais c’est les députés qui décident, notre opinion ne compte pas. »
Les prochaines élections municipales causent beaucoup d’effervescence chez tous les groupes qui s’impliquent politiquement dans le quartier. Les deux nouveaux candidats à la mairie sont Nicole Boudreau et Benoît Dorais. Ils tenteront de succéder à Jacqueline Montpetit, qui quitte la vie politique. Même dans un quartier engagé comme Pointe-Saint- Charles, la communauté semble plutôt inintéressée par ces élections. Mme Lambert-Pilotte, de la Table Action-Gardien, exprime le sentiment de plusieurs citoyens quand elle affirme qu’« il y a toujours une grande différence entre ce qui est dit et ce qui est fait au conseil d’arrondissement, peu importe qui est élu. » En attendant, les différents groupes multiplient les représentations auprès des partis en liste pour sensibiliser les candidats aux enjeux sociaux propres à Pointe-Saint- Charles.
Pointe-Saint-Charles est un quartier ouvrier qui a déjà compté 35000 habitants, alors qu’il était le cœur industriel du Canada au début du XXe siècle. Quand la voie maritime a permis aux bateaux d’atteindre les Grands Lacs, l’activité économique s’est lentement déplacée vers l’Ontario. Aujourd’hui, il y a 13500 citoyens et c’est dans ce quartier qu’on retrouve la plus forte concentration de logements sociaux au Canada, c’est-à-dire 2 500 sur un total de 5 800 unités. Ces habitations sont principalement des coopératives d’habitation ou des organismes sans but lucratif.
Pointe-Saint-Charles est reconnu pour l’engagement communautaire de ses citoyens, à qui l’on doit de nombreuses innovations qui ont été reprises partout au Québec. C’est là qu’ont été créés le premier CLSC, le premier bureau d’aide juridique ainsi que la première coopérative d’habitation autogérée.