Art visuel

L’art de l’obsolescence industrielle

Emmanuel Leroux-Nega

Désormais, la plus grande pompe à pétrole du monde est, à toute fin commerciale, non-fonctionnelle. Avec sa reproduction à petite échelle, Colin Lyons questionne l’avenir de l’or noir dans la société de consommation.



Fitzgerald Rig, un ancien fleuron de l’industrie pétrolière canadienne, est revisitée par Colin Lyons dans une exposition qui porte le nom de ce puits. En proposant une œuvre dont la finalité est son autodestruction, le jeune artiste entend pousser la réflexion sur ce symbole de la décadence industrielle.

Le bachelier en arts visuels présente une composition structurelle faite de gravures représentant la fameuse pompe à forage pétrolière. C’est d’ailleurs cette activité qui a inspiré le nom de la ville natale de l’artiste, Petrolia, où elle est située. À une heure à l’ouest de London, en Ontario, Fitzgerald Rig fut mise en marche en 1903 et est encore, de nos jours, la plus grande pompe en activité au monde. Cependant, depuis 1972, celle-ci ne puise que le minimum nécessaire à son propre fonctionnement et à celui du musée fondé autour du puits. Elle demeure en place, telle la mémoire vivante d’un passé maintenant révolu. C’est cette nature obsolète de la pompe que l’artiste a voulu capturer dans son œuvre.

La décrépitude dans la mire

Colin Lyons réfléchit sur l’obsolescence depuis quelques années déjà. Depuis qu’il est arrivé à Montréal, il y a deux ans, il documente les vieux édifices industriels bordant le canal Lachine. Il a tenté de concevoir une façon de donner une deuxième vie à ces bâtiments désaffectés.

Tout en se défendant d’être moralisateur par l’entremise de ce projet, il ne cache pas que son travail contient une importante charge de critique sociale. « Les gens sont tellement concentrés sur le présent qu’ils en oublient de considérer et de prévoir ce qu’il en sera demain », commente l’artiste à la suite de ses observations sur les monuments. Pour lui, l’objectif principal est de trouver d’autres usages aux objets qui ne peuvent désormais plus remplir la fonction pour laquelle ils ont été créés.

Une sculpture responsable de sa propre perte

La particularité et l’originalité de Fitzgerald Rig reposent dans la source d’énergie qui est utilisée pour l’actionner. Afin de faire fonctionner sa structure, Colin Lyons a conçu une batterie composée de plaques de cuivre gravées, celles-là mêmes qui avaient servi à produire l’œuvre. Trempées dans l’acide, elles produisent un courant électrique qui permet de faire fonctionner l’ensemble. Au bout de quelques jours, les plaques sont complètement décomposées, l’engin cesse de se mouvoir et tombe alors dans l’obsolescence. Ainsi, l’œuvre aura servi à sa propre propulsion, mais aura aussi entraîné son autodestruction et rendu sa reproduction impossible. Malheureusement, la batterie conçue par Lyons n’a jamais pu produire suffisamment d’énergie pour faire fonctionner le moteur lors de l’exposition de Montréal. L’artiste se promet toutefois de corriger la situation pour le prochain arrêt à Dawson City.

Bien que l’œuvre soit habilement constituée, sa puissance ne se retrouve pas dans ses caractéristiques purement plastiques. Le travail de gravure est impressionnant et recrée admirablement la texture originale des différentes parties de la version grandeur nature de Fitzgerald Rig. Cependant, sans les explications accompagnant l’œuvre, le visiteur n’aura pas l’impression de se trouver devant une œuvre d’art, mais plutôt devant une simple reproduction à l’échelle d’une structure industrielle. Il ratera du même coup l’intention de l’auteur.

Cinq minutes sont amplement suffisantes pour faire le tour de l’exposition et l’amateur d’art affamé risque de rester sur sa faim. Pour ceux qu’une bonne réflexion sur l’obsolescence et la décadence industrielle n’effraie pas, l’exposition se tient jusqu’au 14 novembre prochain au centre Skol.

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