Retour du festival Regard sur le court-métrage au Saguenay

Marie-Ève BLAIN-JUSTE et Félix DUFOUR-LAPERRIÈRE
Envoyés spéciaux au Saguenay

Photo : Jonathan Desjarlais

Tout commence par le parc. Par les 150 kilomètres qui séparent Québec de Chicoutimi et que plusieurs Saguenéens n’empruntent plus «parce qu’on sait jamais… c’est vraiment dangereux». Et ils ont probablement raison. Traverser le parc des Laurentides par une nuit de tempête, même pour quelqu’un qui retourne sur le sol qui l’a vu naître, est un acte téméraire que peu de choses arrivent à rendre nécessaire. Pour nous cependant, la onzième édition du Festival Regard sur le court métrage au Saguenay fut de celles-ci.


En remarquable croissance depuis sa création, cet évènement bien ancré dans le sol régional attire les professionnels de toute la province et présente une sélection relevée de courts métrages nationaux et internationaux. Les salles y sont souvent pleines, les fêtes y sont très fréquentées, les gens se déplacent, discutent, y sourient et soupirent. Il s’y forme un joyeux huis clos, le temps de quelques jours, de plusieurs films et de courtes nuits, selon les mots d’Éric Bachand, directeur artistique du Festival. «C’est un des avantages d’organiser un tel événement en région. Il y a un milieu qui s’est créé autour du festival», souligne-t-il. D’autant plus que les réalisateurs et les producteurs étrangers peuvent profiter d’une sérieuse immersion dans l’hiver québécois. Motoneige, hockey, glissade et projection sur écran de neige inclus.

En plus de la rétrospective des films de Jean-François Rivard, réalisateur de la populaire série télévisée Les Invincibles, de la carte blanche donnée au festival suédois d’Uppsala et du film improvisé réalisé cette année par Francis Leclerc (Mémoires affectives), la sélection 2007 fut d’une qualité soutenue, malgré quelques films inégaux. Soulignons le succès, d’estime ou public, remporté par les courts métrages québécois de Frédérick Pelletier (L’air de rien), de Simon Lavoie (À l’ombre), de Ken Allaire et Martin Girard (This Year for Christmas), du Belge Xavier Diskeuve (Révolution) et du Français Martin Rit (La Leçon de guitare).

Belle réussite donc, pour l’équipe de Caravane films qui organise l’événement, pour leur directrice générale, Julie Dufresne, et pour les nombreux bénévoles de cette dernière édition. Néanmoins, le succès sans cesse grandissant du festival ne fait pas oublier les difficultés inhérentes à l’organisation d’un tel événement culturel en dehors des limites, rarement franchies pour plusieurs, de la métropole québécoise. Les médias montréalais font preuve de peu d’intérêt, «il est plus difficile d’avoir une attention extérieure, ou des commandites au niveau national», nous signale Éric Bachand. Difficile également de «conserver l’expertise et les compétences acquises» par les travailleurs contractuels qui oeuvrent pour le festival et qui se voient régulièrement offrir d’autres postes, souvent en dehors de la région.

Le talent est là

En somme, dans ce microcosme saguenéen se reflète tout le problème de la présence des arts, des artistes et des circuits de diffusion en dehors de la métropole. Si le Regard sur le court métrage tire bien son épingle du jeu, plusieurs autres projets à teneur culturelle oscillent entre carence financière, désintérêt ou désaffection du public local et absence d’infrastructures adéquates. Selon Patrick Bouchard, cinéaste d’animation originaire de Chicoutimi à qui l’on doit, entre autres, les courts métrages Les Ramoneurs cérébraux et Dehors Novembre, «le talent est là, mais pas toujours les moyens».

Mener à terme plusieurs entreprises artistiques et culturelles demande souvent de l’inventivité et de la débrouillardise de la part des artistes. Mais, nuance Patrick Bouchard, «ce n’est pas toujours mieux à Montréal, en fait. En région, le rythme de vie est plus lent, les gens prennent davantage le temps de faire les choses et s’impliquent beaucoup dans certains projets. Les milieux sont plus petits, les contacts plus faciles à établir et, parfois, la reconnaissance est plus rapide dans ces cercles restreints».

Les différentes régions québécoises aspirent, à juste titre, à affirmer leur spécificité et à s’affranchir du statut d’éternelles périphéries montréalaises. Une partie de la solution réside peut-être dans la tenue d’évènements comme, entre autres, les rencontres cinématographiques, les manifestations d’art contemporain (on pense au Symposium international de Baie Saint-Paul) ou les festivals musicaux, comme le Festival de musique émergente de l’Abitibi-Témiscamingue, une région qui n’a rien à envier au Saguenay. «Ici, c’est festival après festival», dit Martin Legault, professeur de communications et de nouveaux médias à l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue. Les amis de cet ancien Montréalais, qui se dit urbain jusqu’aux ongles, n’y croyaient pas lorsqu’ils ont vu leur comparse faire le chemin inverse pour aller enseigner le cinéma en Abitibi. Pourtant, là aussi, les cinéphiles ont de quoi se réjouir. «Il y a un réel bouillonnement en matière de production cinématographique, explique Martin Legault. Plusieurs jeunes qui avaient quitté pour Montréal reviennent pour redonner à la communauté, ce qui crée toute une effervescence intellectuelle.»

Région productive

Les universités constituent également de véritables plaques tournantes culturelles, permettant une réflexion plus théorique ou plus pointue. Sans compter que la population étudiante constitue généralement un bassin de participants fertile pour ces manifestations cinématographiques, artistiques ou musicales. Mais attention, gare à ceux qui craignent que les universités amenuisent l’esprit créateur en rendant la production locale trop théorique. «Comparativement à ce que j’ai pu observer à Montréal, ici, les gens produisent beaucoup, souligne Martin Legault. Dans la métropole, les gens ont tendance à vouloir avoir des réflexions très poussées, ce qui fait que parfois, ils produisent moins.»

Plus productifs ou pas, les artistes en région doivent composer avec d’importantes contraintes matérielles qui ne sont pas toujours le lot des artistes des grands centres. En réponse à celles-ci, ainsi qu’aux difficultés de rejoindre un public local et parfois à la carence des réseaux de diffusion, c’est à coup d’inventivité et de persévérance que les créateurs régionaux continuent le dialogue. La vie en région sait ainsi affirmer une partie de ce qui fait sa spécificité et revendiquer, une fois encore, sa nécessaire autonomie envers les grandes villes et leurs modèles d’existence
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Crédit PHOTO :

Bas de vignette : C’est Francis Leclerc qui a réalisé le film improvisé lors du festival Regard qui se tenait du 8 au 11 février dernier.

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