Maître ès zapette et souris, le nouvel homme branché a la main agile, mais le teint pâle. Enfants du web, enfants de la télé, êtes vous en santé ? Mis à part les problèmes d’obésité et de vision dus au phénomène, d’autres ennuis se profilent peut-être à l’horizon.
André FILION
Illustration : Clément de Gaulejac
Kevin a 15 ans. Vétéran des ordis, il passe 21 heures par semaine devant l’écran à liquider ses devoirs et les ennemis des mutants X-Men, auxquelles s’ajoutent une trentaine d’heures devant la télé. En ressent-il les effets? « Des fois, à l’ordi, j’ai les yeux fatigués ou le dos engourdi, mais j’ai juste à m’en aller pour que ça se règle. »
Kevin n’est pas le seul à prolonger les têtes-à-tête avec l’écran. Selon l’institut de la statistique du Québec, le quart des ménages branchés passent plus de 12 heures par semaine à utiliser Internet. Une autre enquête, cette fois-ci de Statistique Canada, nous révèle qu’en plus, les Québécois passent en moyenne plus 23 heures hebdomadaires à la télé, selon une enquête de Statistique Canada. C'est plus d’heures que tout autre Canadien.
Conséquences physiques et sociales
« On dit que c’est un mal sournois, affirme Ghislaine Tougas, ergonome à la Direction de santé publique de Montréal. Il y a peu de répercussions au début, mais ensuite, les douleurs apparaissent progressivement. L’exécution à répétition de la même tâche entraîne une surutilisation de certains muscles, d’où les troubles – mal au cou, à l’épaule, au dos. À quatre ou cinq heures par jour, le point critique est atteint. »
Les troubles musculosquelettiques et lésions dues aux mouvements répétés feront-ils bientôt partie du vocabulaire quotidien des gens branchés ?
Poussé à l'extrême, rester devant l'écran peut miner la santé. Un Coréen dépendant aux jeux vidéo est même mort pour avoir nourri son obsession, sinon son corps, au détriment de tout le reste. Selon les autorités, une défaillance cardiaque due à l’épuisement en serait la cause. Il jouait depuis plus de 50 heures, ne dormant et ne mangeant que très peu. L’homme avait 28 ans. Comme le souligne Pierre Vaugeois, du Centre québécois de la lutte aux dépendances, « 6 à 20 % de la population serait vulnérable à la cyberdépendance. »
Tout comme pour les autres dépendances, par exemple la toxicomanie et le jeu, celle à Internet a des effets néfastes sur la vie sociale : négligence professionnelle, scolaire ou familiale, ennuis financiers, asociabilité, etc.
L'avenir doigts devant
À force de passer de longues heures devant l’ordinateur ou la télévision, adviendra-t-il un homme génétiquement nouveau, dont le corps se sera adapté à la triade clavier-souris-écran grâce aux mécanismes de la sélection naturelle?
« L'idée n'est pas si folle, mais... non », répond Frédéric Bouchard, spécialiste de la théorie de l'évolution à l'Université de Montréal. « Il ne pourrait y avoir d'évolution biologique chez l'homme en fonction des écrans ou des ordinateurs - ou de quelque autre technologie inventée par lui, de fait. Pour cela, il faudrait une pression de sélection naturelle exercée de manière constante, sur une très longue période – de manière analogue à l’érosion qui a creusé le Rocher Percé en Gaspésie.» Il faudrait que la technologie en question présente des avantages très importants du point de vue de la survie d'un groupe donné, ce qui n'est pas vraiment le cas.
« Enfin et surtout, la technologie évolue très vite. Les claviers risquent de disparaître plus vite qu’on ne le pense. La technologie avance nettement plus vite que la biologie -- qui, elle, se déploie sur un temps extrêmement long », conclut-il.
Certes, Kevin a un certes corps qui change, pour preuve l’amorce de barbe et de moustache qu’il porte si fièrement. Par contre, il ne présente pour l’instant aucun signe de mutation spontanée. Non, il ne sera pas doté de pouvoirs extraordinaires à la X-Men.