par Paul THERRIENIllustration Clément de Gaulejac
Pour le meilleur ou pour le pire, dès le premier décembre, nous plongeons collectivement dans l’euphorie du temps des fêtes. Durant plus d’un mois de «célébrations», une douzaine de chansons feront vibrer l’air ambiant, les guirlandes lumineuses augmenteront les factures d’électricité, les comptes de cartes de crédit dépasseront la limite, les dépotoirs recevront 10% plus d’ordures que d’habitude... et on se plaindra que le véritable esprit de Noël a été perdu. Qu’est-ce à dire?
Pour l’humanité, le 25 décembre n’a bien sûr rien à voir avec Jésus. Selon un certain consensus parmi les historiens, il serait même né le 17 avril, six ans avant l’année officielle. C’est sous le règne de Constantin, au IVe siècle, que la Nativité a été déplacée au 25 décembre. Au cours des derniers millénaires, les festivités de cette période de l’année ont plutôt été centrées sur le solstice d’hiver, marquées par les anciens comme la naissance du soleil. Ensuite, les Romains de l’Antiquité fêtaient les Saturnales en l’honneur des dieux des semailles et de l’agriculture à la mi-décembre. C’était la plus grosse fête de l’année, on fermait boutique, décorait des arbres et échangeait des cadeaux. Les fêtes de Saturnalia symbolisaient aussi un âge d’or où l’esclavage n’existait pas, et du 17 au 24 décembre, la société romaine vivait une mini révolution : l’ordre social était symboliquement inversé, les esclaves se comportaient en maîtres et ceux-ci en esclaves affranchis.
Afin d’imposer son hégémonie, l’Église chrétienne s’est adaptée aux différents festivals païens et s’est approprié les dates les plus populaires. La fête du solstice s’est alors transformée d’une célébration du soleil en louanges au sauveur. La fête de Noël que nous connaissons n’a vraiment pris sa forme qu’au XIXe siècle. La version moderne ne s’est définie que durant la deuxième moitié du XXe siècle, au moment où les usines de production tournaient à plein régime et qu’il fallait écouler les surplus.
Le capitalisme a utilisé la même recette avec les fêtes traditionnelles que l’Église chrétienne avec les célébrations païennes : s’insérer à leur place pour mieux gagner les coeurs et les esprits. Les enfants apprennent très tôt que Noël est synonyme de beaux jouets, que le plus sage et docile se méritera la plus belle récompense. Notre système économique, la véritable religion, martèle dans nos têtes que la seule façon d’être une personne décente à ce temps-ci de l’année est d’acheter toujours le plus possible, car notre mode de vie en dépend. C’est l’économiste Karl Polanyi qui, en 1940, a été le premier à décrire comment le marché était devenu l’institution centrale des sociétés de l’Ouest, les échanges et les services primant sur tout autre activité.
Beaucoup de gens se sentent mal à l’aise à ce temps-ci de l’année. Les psychologues parlent d’une épidémie de solitude, de manque, de sentiment de vacuité propre à cette période. La sociobiologiste Juliet Schor dans son étude Born to Buy: The Commercialized Child and the New Consumer Culture soutient que la culture de consommation mène à la dépression, l’anxiété, une mauvaise estime de soi et une santé fragile. Pourtant, selon la philosophie dominante, plus nous utilisons les ressources de la Terre, plus nous devrions être heureux! Le Worldwatch Institute estime que nous avons consommé plus de biens et services depuis 1950 que dans le reste de l’histoire humaine. Le bonheur est-il au rendez-vous? L’Organisation mondiale de la Santé semble dire que non. Elle prédit qu’en 2010 la dépression sera la deuxième maladie la plus commune du monde développé.
POUR UN RETOUR DE LA FÊTE DES FOUS
La célébration de la Fête des Fous était la continuation directe des Saturnales durant le Moyen Âge. Entre le Ve et le XVIe siècle en Europe de l’Ouest, la brève révolution sociale avait lieu chaque année en décembre : le pouvoir, la dignité et l’impunité étaient remis aux subordonnés. Les puissants étaient ridiculisés et les gens chantaient les louanges au Sauveur flambant nus. Oliver Cromwell, le réformateur anglais puritain, était tellement dégoûté par la «décadence et la débauche païennes» qui accompagnaient Noël qu’il a tout simplement décidé de bannir cette fête.
Le théologien Walter Wink soutient que Jésus a été crucifié, car il était le premier à proposer la non-violence comme forme de résistance à l’oppression. Bien avant Gandhi et Martin Luther King, (assassinés, eux aussi) Jésus affirmait que la puissance injuste du maître peut être renversée par une forme de dérision, de sarcasme envers l’oppresseur et une réappropriation de la dignité de l’opprimé. Selon M. Wink, c’est le message de Mathieu 5, versets 38-41 (le fameux «tendre l’autre joue») qui a été perdu lors de la traduction du roi Jacques d’Angleterre en 1604.
L’espoir qui renaît dans les pires moments, la lumière qui se rallume dans la période la plus sombre de l’année : voilà le beau message spirituel sous-jacent à Noël qui lui donne son attrait universel. La célébration d’un enfant vulnérable qui a fait trembler l’Empire romain. Le symbole d’espoir que les faibles peuvent vaincre les puissants et les arrogants... Cette idée recule loin dans l’inconscient collectif de l’humanité et nous devrions nous la réapproprier. Quartier Libre vous souhaite les meilleurs voeux du temps des fêtes et une bonne année 2007.