L’invention de la solitude

Véronique Alarie

Portrait de Lino
par Véronique ALARIE

En novembre dernier, Lino faisait paraître L’Ombre du doute, deuxième tome de sa trilogie publiée aux éditions Les 400 coups et entamée en 2004 avec La Saveur du vide. Ni romans gaphiques, ni albums, ces œuvres se révèlent tout aussi énigmatiques et singulières que leur auteur.

Après avoir vécu la greffe d’un cœur trouvé sur un banc de parc (La Saveur du vide), le héros de Lino se met à la recherche de la sœur de son âme en arpentant une faune urbaine qui se refroidit à vue d’œil. Avec une écriture sensible et un style métaphorique, l’auteur nous fait visiter un monde gris et apocalyptique.

Plongé dans les réflexions d’un peintre en mal de création, le lecteur cherche un sens à la solitude. «Avec l’éclatement de la famille, le sentiment d’appartenance se fait de plus en plus rare. La ville me semble remplie de solitude, et c’est ce que je souhaite transposer», raconte l’auteur à propos de l’origine du projet.

Jeter de l’ombre

Il est difficile de définir le genre littéraire dans lequel s’inscrit la trilogie. L’absence de bulles confirme qu’il ne s’agit pas de bande dessinée et le texte, imagé et polysémique, est trop près de la poésie pour que l’on puisse proprement parler de roman graphique. Karine St-Germain, des éditions Les 400 coups, reconnaît là une particularité importante de l’œuvre de son ami : «C’est un récit graphique, mais plein de poésie. À mes yeux, il s’agit d’un projet hybride fondamentalement personnel. La brutalité de son trait se marie avec la douceur de sa poésie et la lourdeur de son discours.»

Clara Cobalt, bédéiste et grande admiratrice de Lino, souligne aussi cet effet : «Il m’a véritablement renversée. Ses illustrations brutes et ses mots m’ont happée. J’ai eu la chance de découvrir Lino à un moment où je vivais une angoisse parallèle à celle qu’il décrit.» Les créations de Lino exercent cette fascination sur nombre de lecteurs. L’auteur, d’une voix posée, explique cela par un malaise généralisé : «On manque de plus en plus de choses vraies. J’essaie d’être le miroir de mon époque et d’offrir aux gens des formes sensibles. D’ailleurs, ceux qui m’entourent savent que je suis moi-même vulnérable et que j’entretiens avec le réel un rapport à la limite de la fragilité.»

Amateur des BD Philémon, Corto Maltese et de celles d’Enki Bilal, le créateur se laisse picturalement inspirer par des artistes comme Jean-Michel Basquiat et Cy Twombly, et littérairement influencer par des Alessandro Baricco et Marguerite Duras. Lorsqu’il ne travaille pas sur ses propres livres, il illustre ceux des autres (par exemple, Les Cendres de maman, de Lolita Séchan), enseigne le dessin à l’Université Laval et à UQAM, fait la scénographie de spectacles de danse ou expose. On peut également admirer un peu partout les affiches qu’il réalise pour le Théâtre de Quat’sous, le Théâtre d’Aujourd’hui et l’Opéra de Montréal. Actif dans diverses sphères artistiques, il s’abreuve au quotidien de ce qu’il appelle un «cocktail» nécessaire à la création : solitude, stabilité et expériences à raconter.

Le courage de la défaillance

Il persiste et signe, Lino. On lui envie sa sensibilité et sa douceur assumées, son contact unique avec le réel, et son ouverture au monde. Son ami Wajdi Mouawad, qui signe la préface de La Saveur du vide, admire pour sa part sa bravoure : «La première fois que Lino m’a fait voir les 15 premières pages, il y avait dans son texte des fautes d’orthographe nées davantage de l’urgence de l’écriture que de l’inattention (…) Cette œuvre a le courage de sa défaillance.»
Avec ses défaillances nécessaires, la trilogie de Lino a déjà trouvé une foule de lecteurs avides attendant avec impatience le troisième et dernier tome, qui devrait paraître en 2008. Les fous de l’esthétique «linienne» pourront pour leur part se procurer, sous peu, son livre pour enfants Je m’appelle Léon, j’ai 5 ans et demi et j’ai toujours peur publié, lui aussi, aux 400 coups. Il leur sera également possible d’admirer ses toiles dès le 17 mai prochain, à la galerie Quartier libre située au 4289, rue Notre-Dame Ouest, à Montréal.

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