par Alexandra VIAUPhotographie : Marilou Crispin
L’atelier de fabrication des culottes de la marque Trashigaga est installé dans le salon de ses fondatrices, Amélie Dion et Emmannuelle Jafrate.
Les marchés d’artisanat poussent à Montréal, vitaminés par les bonnes idées de créateurs locaux. Les consommateurs y pêchent des vêtements uniques, souvent confectionnés à partir de matériaux recyclés, et vendus à prix raisonnables. Qui sont ces rebelles de la mode, ces créateurs qui fabriquent dans leur salon leurs idées folles?
Pour Amélie Dion, co-fondatrice de la jeune marque de culottes Trashigaga, tout a commencé un Noël. Comme elle n’avait pas beaucoup d’argent pour faire des cadeaux, elle a décidé de miser sur sa créativité : «J’ai acheté des culottes et j’y ai imprimé des motifs. Le résultat était intéressant, alors j’ai continué la production avec une amie… » De fil en aiguille, et trois ans plus tard, la marque Trashigaga commence à être connue par ceux qui fréquentent les boutiques L’Arterie, Moly Kulte et Folle Guenille. Avec sa complice Emmannuelle Jafrate, Amélie Dion a participé, en novembre dernier, à un marché d’artisanat, au Divan Orange. Pour 20 $ pièce, elle y vendait des bobettes pour femmes au look coloré, souvent déjanté et toujours unique! Le projet d’Amélie et d’Emmanuelle est de proposer le contraire des «bobettes plates» : des culottes au «goût du jour»… aux images thématiques aussi variées que la pop, les animaux de la terreur, les pirates, les rock stars et les petits pois. Toutes les idées sont bonnes pour les deux créatrices, qui étudient le design d'impression textile au CÉGEP du Vieux-Montréal. Leur cœur penche pour l'absurdité et la nostalgie des images de l'enfance.
«On fait tout! Recherche d’illustrations, dessins, impressions d’images sur cadres de sérigraphie. Nous coupons nos tissus, et les assemblons jusqu’au dernier élastique» raconte fièrement Amélie Dion, qui travaille dans un atelier chez elle. La totalité de leur petite production y est fabriquée. Concevoir de A à Z une culotte n’est pas chose facile. Il faut que le produit soit assez solide pour résister aux lavages hebdomadaires, sans compter que les tissus sont parfois ardus à coudre. La complexité de l’entreprise fait en sorte que Trashigaga n’a presque aucune concurrence sur le territoire de Montréal.
Intimité recyclée
La mode éthique compte certes de plus en plus d’adeptes. Mais qui est prêt à porter un vêtement aussi intime qu’une culotte, fabriquée avec du coton recyclé? Passe toujours les jolies jupes recyclées (de la marque 88queenst.) ou les draps usagés reconvertis en sac à épicerie (par Posch). Le sous-vêtement fétiche de Trashigaga est souvent métissé de tissus neufs (des retailles d’usine) et usagés (t-shirts glanés à gauche et à droite). Pour ceux qui redoutent ce mélange, les filles fabriquent aussi des culottes 100% neuves. La composition de la recette vestimentaire est inscrite sur l’étiquette.
Créer avec des matières recyclées n’est cependant pas un passage obligé pour tous les artisans. Plusieurs préfèrent acheter des t-shirt neufs et unis (souvent de la marque American Apparel), et les personnalisent à l’aide de la sérigraphie. Au Local 23, on trouve les t-shirts de Sylwanka, dont les motifs brodés en font des objets uniques. Chaque item est vendu 70 $. Pas de doute, la récupération de matériaux permet d’abaisser les coûts de production.
Depuis le mois de septembre, Amélie Dion et Emmanuelle Jafrate ont investi 350 $ dans Trashigaga. Leurs ventes pendant Le fabuleux marché fantastique du Divan Orange leur a tout juste permis de rembourser leurs dépenses. «Même si la rentabilité n’est pas à 100%, on est fières de notre production, Trashigaga c'est un rêve qui devient réalité» raconte Amélie, heureuse de vendre ses culottes dans trois boutiques à Montréal. La dernière à s’être rajoutée à la liste est Moly Kulte. Geneviève Dumas et Geneviève Flageol, designers de la marque du même nom, ont craqué pour ces sous-vêtements hétéroclites, et les ont pris en consigne.
Mode «sérigraphiée»
Des dizaines de sacs de fringues sont entassés dans l’atelier des Geneviève, situé dans le même espace que leur boutique. Au-dessus d’un cadre de sérigraphie, une ribambelle de cravates s’accroche à un cintre. «Si l’on a tant de vêtements, c’est qu’on récupère tout, mais aussi parce qu’on offre 20% de rabais aux clients qui nous apportent une poche de fringues», explique Geneviève Dumas. Ouverte depuis octobre dernier, la boutique Moly Kulte vend des vêtements recyclés pour hommes et femmes. La sérigraphie, procédé d’impression dérivé du pochoir, y est à l’honneur. Pour Geneviève Flageol, «la sérigraphie est la valeur ajoutée de notre marque». Et pour de nombreux artisans locaux, c’est aussi la mode urbaine du moment.
Si les créatrices de Moly Kulte s’investissent à fond dans leur petite entreprise, l’étincelle de départ fut, comme pour Trashigaga, quasi accidentelle : «En voyage en Europe, après l’hiver, nous n’avions pas de sous pour nous payer une garde-robe d’été. On s’est mises à couper nos vêtements, et à les transformer nous-mêmes. Et nos amis ont aimé ce que l’on portait! Notre conscience écologique est venue plus tard», raconte Geneviève Dumas. Les filles de Moly Kulte – diplômées en design visuel – n'avaient aucune expérience en couture avant de lancer leur marque. Aujourd'hui, elles poursuivent leurs activités de «reconversion» de la mode, et offrent toutes sortes de services. Une jeune femme leur a récemment confié le mandat d’ajuster à sa taille un lot de robes héritées après la mort d’une vieille tante.
Les limites du hand made
Geneviève Dumas et Geneviève Flageol admettent avoir eu de la difficulté à fournir leurs points de vente, au début. Pour rester productives malgré le temps que requiert la confection d’un vêtement artisanal, elles se sont fixé l’objectif de créer vingt nouveaux morceaux par semaine. Une contrainte que rencontrent aussi les mains de Trashigaga : «On ne réussit pas à produire assez pour vendre dans tous les évènements. Parfois je n’ai plus envie d’aller à l’école, je ne pense qu’à faire des bobettes», dit Amélie. Emmanuelle et elle regrettent de ne pas pouvoir être présentes au prochain marché Souk@SAT: «Ça roule tellement bien cet événement qu’il nous faudrait 500 culottes, ce qui est impossible pour nous en ce moment».
Le stress de la production demeure l’élément difficile pour les artisans locaux. Et pendant qu’ils expérimentent de nouvelles techniques de créations, les clients en redemandent. Dans un monde où chaque individu aspire à se démarquer, la mode du vêtement unique est sur les rails. Même les garçons veulent des sous-vêtements Trashigaga. Un désir qui devrait bientôt se concrétiser, sous des coutures cocasses et osées.
Adresses créatives :
Moly Kulte
4523 Saint-Denis
L’Arterie
176 Bernard Ouest
Local 23
23 Bernard Ouest
Folle Guenille
4039 Sainte-Catherine Ouest
Friperie la Gaillarde
3981 Notre-Dame Ouest
Le Souk@SAT
Du 7 au 11 décembre prochain, la Société des arts technologiques transforme ses locaux en loft où vous pourrez acheter des objets originaux. Les organisateurs de ce souk urbain promettent d’y mettre en valeur les créations d’une centaine d’artisans montréalais. En marge des grands magasins, profitez-en pour boire un verre avec eux.
Les p'tits pains chauds
Un marché d'artisanat les 16 et 17 décembre de midi à 20 heures au 4324, boul. Saint-Laurent. Savons, vêtements, bijoux, poupées...