Carburant vert pâle

Lionel Martin, Illustration : Clément de Gaulejac


Par Lionel MARTIN

Illustration : Clément DE GAULEJAC

Maïs, blé, résidus ligneux, huile alimentaire, canne à sucre, huile de palme, paille: les sources potentielles de carburants issus de la nature se multiplient. À l’inverse du pétrole, ces carburants sont renouvelables. Le gouvernement du Québec voudrait généraliser l’ajout de 10% d’éthanol à l’essence classique mais les experts consultés sont sceptiques quant au réel effet de ce procédé sur l’environnement.


Les transports causent 35% des émissions de gaz à effet de serre (GES) du Canada. La recherche de carburants moins polluants que le pétrole constitue un pan majeur de la lutte contre les changements climatiques. L’éthanol est un de ces carburants verts. Produit à partir de plantes, il n’augmente pas la quantité de gaz carboniques dans l’atmosphère. La plante absorbe le carbone présent dans l’air et il est rejeté lors de la combustion dans un moteur. À l’inverse, brûler du pétrole émet du carbone qui était stocké dans le sol et augmente donc la quantité absolue de carbone présente dans l’atmosphère. Or, le carbone est un gaz à effet de serre responsable du changement climatique.

«L’éthanol pur ne peut pas être utilisé dans les moteurs classiques. Par contre, les véhicules construits après 1980 acceptent un mélange de 10% d’éthanol et 90% d’essence classique (E-10)», explique Kaled Belkacemi, ingénieur chimiste à l’Université Laval. Pour l’instant, l’E-10 est en vente dans 1 000 stations-services au pays, mais pas au Québec. Une usine est en projet à Varennes depuis quelques années.

C’est quoi l’éthanol?

«Dans le reste du Canada, comme aux États-Unis, l’éthanol est produit à partir de grains de maïs, poursuit M. Belkacemi. Des enzymes dégradent les grains qui sont transformés en sucres.» En les faisant fermenter, on obtient de l’alcool. «En fait, ce que l’on appelle éthanol est de l’alcool pur à 100%, obtenu par une distillation spéciale qui fait disparaître toute l’eau», dit-il.

«Au Québec, il y a des travaux pour obtenir de l’éthanol à partir de résidus agricoles (paille, cannes de maïs) et de résidus ligneux (sciure de bois, résidus de bois, branchages non exploités), continue l’ingénieur. Ça fonctionne en laboratoire mais les techniques ne sont pas prêtes pour passer au stade industriel» En fait, toute matière végétale peut être transformée en sucre puis en alcool mais le défi, c’est de le faire au moindre coût. «Un éthanol produit à partir de blé est sur le point de voir le jour, mais il subsiste quelques difficultés technologiques», ajoute-il.

L’éthanol n’est pas le seul biocarburant disponible, précise-t-il. «L’utilisation d’huile alimentaire usagée ou de graisse animale ne donne pas de l’éthanol mais du biodiesel, explique M. Belkacemi. Après purification, on obtient un ester d’huile qui a les mêmes propriétés que le diesel.» Il peut être ajouté au diesel conventionnel ou utilisé pur. Une usine de biodiesel existe depuis un an et demi à Sainte-Catherine, au sud de Montréal.

Une solution viable?

Des techniques permettent de produire des additifs «verts» – éthanol et biodiesel – qui sont ajoutés aux carburants classiques dérivés du pétrole, mais ont-ils un réel impact sur l’environnement? «Dans l’état actuel des choses, l’ajout d’éthanol produit très peu d’effet sur la réduction des GES», affirme Claude Villeneuve, professeur de biologie à l’UQAC. S’il est produit à partir de grains de maïs, il ne fait que transférer les émissions du secteur automobile vers celui de l’agriculture!» La production du maïs étant fortement mécanisée, elle produit des GES qui peuvent annuler l’effet positif de l’ajout d’éthanol dans l’essence. «L’ajout d’éthanol au carburant conventionnel n’est réellement intéressant que s’il est produit à partir de biomasse résiduelle de cellulose», conclut le directeur du programme éco-conseil. L'éthanol cellulosique est fabriqué à partir de déchets agricoles et ligneux, notamment la paille de céréales et la canne de maïs.

Même s’il confirme que les techniques ne sont pas encore au point, l’éthanol produit à partir de matières auparavant considérées comme des déchets aurait un gain plus important pour les GES. Jean-Guy Vaillancourt, sociologue spécialisé en choix énergétique, est tout aussi dubitatif: «Produire de l’éthanol à partir de maïs enlève des terres pour l’agriculture alors que la terre est rare au Québec.» Il affirme même que cela coûte aussi cher que de produire de l’essence non renouvelable. «C’est une essence renouvelable, certes, poursuit-il, mais l’effet net sur les GES me paraît faible, car produire le maïs utilise beaucoup d’énergie.» Selon lui, il faut tenir compte de tous les éléments. «Le gouvernement veut forcer l’utilisation de E-10 mais tout dépend de la source d’éthanol: je ne suis pas sûr de vouloir encourager ça de façon absolue», s’interroge le professeur de l’Université de Montréal. «Le Brésil suit une voie encourageante avec l’utilisation des résidus de canne à sucre. L’idée de valoriser les déchets ligneux au Québec est bien pensée, le recyclage d’huile aussi, ça fait d’une pierre deux coup; mais le maïs, c’est très complexe!», dit-il. Il craint que, malgré son caractère renouvelable, l’éthanol puisse être pire en termes d’émissions de GES que le pétrole.

Même s’il reconnaît qu’écouler les surplus agricoles en les transformant en éthanol –comme le font les Européens avec les betteraves à sucre et le vin – peut être séduisant, il affirme, critiquant les subventions agricoles, que «l’énergie consommée pour produire ces surplus est un gaspillage qu’il faudrait combattre en priorité!» La meilleure voie serait donc de réduire notre consommation d’énergie: «Toute politique énergétique devrait mettre en avant ce principe avant tout autre!», conclut-il.


À propos de nous | Nous contacter | Participer | Publicité | Partenaires | Archives