Un sursis pour les bourreaux

Catherine Leroux


Par Catherine LEROUX

Photo : Charles PRÉMONT

Les préparatifs du procès annoncé il y a dix ans s’éternisent. S’agit-il de mauvaise foi de la part des autorités cambodgiennes ou simplement de prudence?

Les contretemps se multiplient dans la préparation du procès des Khmers rouges, attendu depuis 1997. Les autorités cambodgiennes faisaient état, en décembre dernier, de difficultés dans l’établissement du règlement interne du tribunal. Cette annonce soulève des questions quant à la bonne volonté du gouvernement et sa capacité de faire justice à un peuple qui a vu disparaître près de 20% de sa population entre 1975 et 1979.

L’organisme Human Rights Watch évoquait récemment la possibilité d’une interférence politique provenant de l’intérieur de l’administration cambodgienne, suggérant que la lenteur du processus soit due à la mauvaise volonté du gouvernement. Le professeur Dominique Caouette, du département de science politique de l’Université de Montréal, ne rejette pas cette hypothèse. «C’est possible que les élites politiques, qui gouvernent actuellement de façon oligarchique, aient peur de voir le fragile équilibre qui les maintient au pouvoir s’effriter. Le procès forcerait l’établissement d’un régime de droit au Cambodge. Les Khmers voudront peut-être demander des comptes quant à la corruption du gouvernement», explique M. Caouette. La présence d’anciens subalternes du régime des Khmers Rouges dans la bureaucratie cambodgienne pourrait également entrer en ligne de compte, ajoute-t-il: si ceux-ci craignent d’être pointés du doigt, il est possible qu’ils prennent des moyens pour ralentir le processus.


Mais pour Frank Chalk, professeur au département d’histoire de l’Université Concordia et membre du groupe Cambodian Genocide Reconciliation Project, les délais dans la préparation du procès peuvent être interprétés positivement. «Ce sont des points très délicats qui sont négociés en ce moment. On doit concilier le droit criminel interne du Cambodge avec les standards du droit international, ce qui n’est pas aisé, car ce qui est considéré comme un crime contre l’humanité n’est pas toujours criminalisé au Cambodge», explique-t-il. Dans cette optique, il est normal qu’on prenne le temps qu’il faut pour adapter le cadre juridique, d’autant plus que cet exercice nécessite pour le Cambodge certains sacrifices de sa souveraineté qui ne vont pas de soi. L’adaptation se fait bien, croit M. Chalk: «On a déjà changé le système pour assurer l’indépendance politique des juges cambodgiens, ce qui constitue une grande avancée.» Il reste cependant du chemin à faire, estime-t-il, notamment en ce qui concerne la protection des témoins, qui risquent selon lui les représailles des familles des accusés.


Il ne faut toutefois pas craindre un report ad vitam aeternam du procès des Khmers rouges. Pour M. Chalk comme pour M. Caouette, l’implication de la communauté internationale empêchera le Cambodge de faire marche arrière. M. Chalk estime que les procédures devraient se mettre en branle dès juin 2007, alors que le juriste Marcel Lemonde, impliqué dans la mise en place du tribunal, déclarait la semaine dernière que les audiences ne débuteraient pas avant 2008.


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