Tête chercheuse: Jacques Y. Perreault

Benjamin Léon


Effraction archéologique

Jacques Y. Perreault est professeur titulaire du Centre d’études classiques de l’Université de Montréal. Il est également directeur du laboratoire d’archéologie méditerranéenne de l’UdeM. Quartier Libre a rencontré cet insatiable explorateur des mondes anciens.

Propos recueillis par Benjamin LEON

Quartier libre :
Vos recherches portent essentiellement sur les fouilles archéologiques de Ras el Bassit en Syrie et d'Argilos en Grèce. Comment êtes-vous arrivé sur ces sites et dans ces deux zones géographiques ?

Jacques Y. Perreault :
Quand je faisais ma maîtrise, j’ai décidé d’étudier la présence grecque dans l’Antiquité. J’ai donc écrit à des archéologues qui travaillaient là-bas et l’un d’entre eux m’a proposé de venir en Syrie, à Ras el Bassit. Pour Argilos c’est un peu différent. Il existe en Grèce de grands instituts de recherche dont l’École française d’archéologie d'Athènes. Mon directeur m’a conseillé de devenir membre de l’école. À mon retour au Canada, j’ai été amené à cesser de collaborer avec les équipes françaises en Grèce et je suis donc parti à la recherche de nouveaux territoires. C’est à ce moment-là que je suis tombé sur le site d’Argilos. La problématique du site est intéressante, car il s’agit d’une colonie grecque fondée en territoire thrace.

Q.L. : Comment s’organisent vos recherches sur le site d’Argilos en Grèce ? Y a-t-il plusieurs équipes qui travaillent sur place ?

J.Y.P. :
Pour pouvoir fouiller en Grèce, il doit y avoir un institut sur place. Chaque institut a droit à trois permis de fouilles par année auxquels s’ajoutent trois permis de projets en collaboration avec un autre institut. Le site d'Argilos représente une fouille gréco-canadienne entre l’Université de Montréal et une entité administrative qu’on appelle l'Éphorie des Antiquités préhistoriques et classiques de Kavala. Il s’agit d’une concession et nous sommes les seuls à y avoir accès lors des périodes de fouille qui se déroulent généralement en été. Certains étudiants se joignent à nous : ils seront près d’une trentaine cette année.

Q.L. : Les missions de recherche avec les équipes partenaires de votre laboratoire sont-elles difficiles à mettre en place ?

J.Y.P. :
En ce qui concerne la pérennité du permis de fouille, cela fonctionne selon la bonne entente avec les autorités présentes sur place. De ce côté-là, je n’ai pas trop de problèmes : j’entretiens de très bonnes relations avec mes collègues grecs. Ici, à l'UdeM, la relation de l’institution avec ma mission est facile, mais demande plus d’explications. Par exemple, certains des terrains où l’on creuse sont privés. Il faut donc les exproprier et je dois essayer de faire comprendre à l’Université qu’il faut acheter les terrains. Au Conseil de recherche en sciences humaines du Canada, l’archéologie méditerranéenne est regroupée dans un secteur, celui de l’histoire ancienne qui comprend de nombreux domaines dont les demandes de financement restent peu élevées. Pour mettre en place une session de fouille, j’ai parfois besoin de demander jusqu’à 100 000 dollars !

Q.L. : Avez-vous une anecdote à raconter à propos de l'une de vos fouilles ?

J.Y.P. : 1981
, en Crête. J’entreprends la fouille d’un terrain situé en bordure du palais de Malia, un des joyaux de la civilisation minoenne. À une profondeur de près de deux mètres, je découvre trois pièces d’une maison qui avait été détruite par le feu, puis enterrée sous un énorme remblai. Dans une pièce, un atelier de fabrication de vase en pierre, dans l’autre, sans doute la cuisine : quelques assiettes, des tasses et un petit pichet, le tout bien disposé sur le sol. Cette maison datait de la fin du IIIe millénaire avant notre ère. J’ai soudain eu la curieuse sensation d'être un détective ou un voyeur, pénétrant dans une maison abandonnée depuis 4000 ans pour prendre contact avec ses habitants pourtant disparus.

Q. L. : S’il est généralement fréquent d’avoir un centre d’études classiques au sein d’une université, il est en revanche plus surprenant de voir l’existence d’un laboratoire d’archéologie associé au même département...

J.Y.P. :
Qu’il y ait des études classiques en Amérique du Nord est effectivement quelque chose de normal. Notre civilisation occidentale a pris naissance là-bas. La présence de l’archéologie à l’intérieur des études classiques peut paraître aujourd’hui plus curieuse. Après une longue tradition où les archéologues étaient de formation philologique, il y a eu un tournant autour des années 1960 ayant pour origine l’anthropologie : la culture matérielle de l’objet a fait son apparition et l’archéologie méditerranéenne se rapproche aujourd’hui d’avantage des sciences sociales et de l’anthropologie.

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