Suspension de la publication de la revue Parachutepar Rachelle Mc DUFFIllustration Clément de Gaulejac
Après plus de trente ans d’existence, la revue québécoise d’art contemporain Parachute suspend sa publication pour cause de «contraintes financières». Sur la scène locale, nationale et internationale, les réactions à cette nouvelle sont similaires : surprise, tristesse, animosité. S’en suit tout un questionnement sur le financement, la place et le sort réservés aux revues d’art au Québec et ailleurs. État d’un combat de tous les jours.C’est au 4060 boulevard Saint-Laurent, que se trouvent – plus pour longtemps – les locaux de la revue d’art contemporain Parachute. Sur le babillard du hall d’entrée de la bâtisse, une feuille indique que la revue organise une vente de garage sous peu. Derrière la porte du bureau 501, dans un immense local où une seule employée s’affaire, le désordre règne : de nombreuses boîtes de carton côtoient des piles de papiers et d’exemplaires d’anciens numéros déposés sur le sol ou sur des tables. «On occupe ces locaux depuis 1981. Ces murs ont toute une histoire, mais à ce stade-ci, on s’interroge sur la nécessité d’avoir un bureau. Avec Internet, on peut communiquer et fonctionner quand même», confie Chantal Pontbriand, directrice et fondatrice de Parachute.
Dans le milieu de l’art, c’est la consternation. Parachute est considérée comme une référence autant au niveau local et national qu’international. «Parachute est une revue de qualité. Tout le monde la connaît! C’est une production où se côtoient autant des artistes de chez nous que du reste du monde. Moi j’y croyais!», confie Thérèse St-Gelais, professeure et directrice des programmes de premier cycle en histoire de l’art à l’Université du Québec à Montréal (UQÀM). Pour celle qui a été adjointe à la rédaction de la revue de 1987 à 2003, un magazine d’aussi grande qualité est essentiel pour les professeurs et pour les étudiants en histoire de l’art : «À l’UQÀM, on met beaucoup l’accent sur l’art contemporain et actuel. Les étudiants l’utilisent dans leurs travaux et ils ont la chance d’y faire un stage et d’être publiés une première fois. C’est une belle opportunité dans une carrière».
Une trentaine de paysSur le site Internet de la revue, on retrouve plus de 150 messages d’encouragement provenant de partout dans le monde. Il faut dire que Parachute est diffusée dans une trentaine de pays : France, Liban, Nouvelle-Zélande, Allemagne, Japon, Israël, Pays-Bas, etc. Elle a la particularité d’être bilingue – anglais et français – ce qui lui permet un rayonnement international. Sa direction la décrit comme «un lieu d’interrogation et d’analyse de l’art contemporain dans le monde, visant à favoriser l’émergence d’une critique d’art novatrice, bien outillée sur les plans historique et conceptuel, pour l’analyse des nouvelles formes d’art de notre temps.»
De prime abord, la raison de la suspension de la publication est d’ordre financier. Du moins, c’est ce qu’affirme la direction. Pourtant, Parachute est, avec Vie des Arts, la revue d’art la plus subventionnée au Québec. Selon Mme Pontbriand, entre 80 000 et 100 000$ est nécessaire à la revue pour survivre. «Il faut de l’argent si on veut payer ses collaborateurs et ses employés et continuer à publier comme on le fait présentement, soit 4 fois l’an, tout en gardant un niveau de qualité élevé», affirme-t-elle. La directrice se questionne sur la façon dont on subventionne la culture au Québec et au Canada : «S’il faut s’attaquer à quelqu’un, c’est au gouvernement! Les centres d’artistes ou les compagnies de théâtre reçoivent le même montant que les périodiques, mais ils n’ont pas du tout la même charge. Les magazines en ont besoin de plus.»
Faire beaucoup avec peuLa prolifération des magazines spécialisés en art au cours des 25 dernières années dans un petit milieu comme le Québec a créé un univers très compétitif. Isabelle Lelarge, éditrice et rédactrice en chef de la revue montréalaise ETC explique que les critères des organismes subventionnaires sont basés principalement sur l’ancienneté puis, sur la qualité du produit et de la gestion. De plus, selon elle, lorsqu’un magazine publie à l’étranger, le gouvernement coupe dans les subventions, ce qui est un peu paradoxal lorsqu’on pense que pour survivre il faut accroître sa visibilité. Un autre problème soulevé par les directions des magazines est que les subventions gouvernementales sont souvent concentrées vers une minorité. «Les autres revues crèvent de faim, car Parachute prend tout», déplore Mme Lelarge. Toutefois, autant pour les petits que pour les plus gros magazines, le combat pour survire est quotidien. «Avec peu de moyens, on fait des miracles!», s’exclame Mme Lelarge, qui assure devoir constamment couper dans les dépenses et dans son propre salaire et doit aussi compter sur des bénévoles. Du côté de la revue d’art actuel Esse, c’est le même constat. Sa directrice, Sylvette Babin, fait savoir que ça va plutôt bien, mais qu’elle et son équipe doivent se serrer les coudes et qu’à chaque année, des employés sont licenciés. «J’ai quand même réussi à me construire une équipe permanente à temps partiel. C’est certain que le côté noir dans tout ça c’est qu’on vit avec l’épée de Damoclès au-dessus de la tête», raconte Mme Babin.
Situation nébuleuseUne pétition intitulée «Passez le flambeau» circule présentement sur Internet à travers des réseaux artistiques et des blogues. Signée par d’anciens collaborateurs proches de la direction dont Thérèse St-Gelais, on s’adresse à la direction actuelle en lui demandant de «passer le flambeau tout en lui disant merci pour les années qu'elle a consacrées à la revue». Il semble y avoir des frictions au sein même de Parachute depuis quelque temps, car des collaborateurs ont quitté durant la production du dernier numéro. La situation qui entoure la suspension de la revue est nébuleuse pour certains qui ne comprennent pas que Parachute puisse disparaître. Une lettre signée par la direction du magazine se retrouve aussi sur Internet. Elle répond à cette pétition, qu’elle accuse de laisser croire à tort qu’elle ne voudrait pas sauver la revue. Pour Chantal Pontbriand, la situation est plutôt claire : «Je ne souhaite pas quitter Parachute. Pour l’instant, nous sommes en processus de fermeture des locaux. Sous peu, on va s’attaquer à trouver des solutions concrètes pour que la revue reprenne son envol. Je garde espoir», conclut-elle enfin.
32 ans plus tard
1975 : Parachute voit le jour. Le projet, initié par René Blouin et Chantal Pontbriant, est concrétisé par cette dernière avec l’aide de France Morin.
2000 : Dans le cadre de son 25e anniversaire, Parachute change de formule en changeant de format. Un vent de renouveau souffle sur la revue qui est promise à un bel avenir.
2005 : Parachute fête ses 30 ans, faisant d’elle, la deuxième revue d’art la plus ancienne au Québec, après Vie des Arts.
5 décembre 2006 : Sur son site Internet, la direction de Parachute publie un communiqué qui fait part de la suspension de ses activités jusqu’à nouvel ordre.
Janvier 2007 : Parachute ferme ses bureaux. Le Conseil d’administration et la directrice poursuivent leur réflexion pour trouver des moyens de reprendre la publication.