Théâtre

Relais féministes

Valérie Manteau


Rencontre avec la metteure en scène Brigitte Poupart
par Valérie MANTEAU

Artiste de théâtre engagée, Brigitte Poupart monte à l’Espace Go Un jour ou l’autre…, une pièce qui gravite autour de personnages féminins, réels ou imaginaires, qui ont changé l’Histoire. Une ode à la transmission de la mémoire féminine, du 19 février au 8 mars.

Que ce soit au sein de sa propre compagnie, Transthéâtre, ou à travers des collaborations avec le groupe d’humoristes engagés Les Zaparistes, Brigitte Poupart se pose en pourfendeuse de la « stupidité de notre époque », et condamne ce qu’elle appelle « la dérive de l’Occident ». Sa dernière création, Un jour ou l’autre…, s’attaque à « notre mémoire courte » et à la « pauvreté intellectuelle de notre époque ». Elle se donne comme mission de réactualiser la mémoire des femmes qui ont «dérangé l’ordre des choses ».

Pour Brigitte Poupart, Jeanne d’Arc incarne le mythe fondateur d’un féminisme d’action : « elle a pris la place d’un homme, conduit une armée et a également été trahie par Charles VII, celui qui était supposé la protéger ». À partir de cette figure originelle, elle a voulu tracer une lignée de femmes qui ont, elles aussi, à leurs époques et dans leur domaine, été comme des réincarnations de Jeanne d’Arc. « La mémoire est un choix et une construction », rappelle la comédienne, auteure et metteure en scène, qui prétend ne pas avoir tracé un tableau exhaustif en choisissant trois Françaises : Louise Michel, « cette communarde qui avait, comme Jeanne d’Arc revêtu l’habit national », George Sand, « la Jeanne d’Arc des lettres » et Ingrid Bettancourt, « elle aussi trahie par Uribe, qui n’a pas forcément tout fait pour qu’on la libère ». On peut regretter que, parmi ces figures connues et plutôt consensuelles, ne se soient trouvées des personnalités d’ailleurs, des figures clefs du féminisme politique d’aujourd’hui, comme Taslima Nasreen, Benazir Bhutto, ou Ayaan Hirsi Ali. Mais Brigitte Poupart n’a pas voulu instrumentaliser sa pièce pour en faire un message politique, même si elle a conscience de son arrière-plan idéologique : « C’est un point de vue politique, mais sans faire de théâtre politique », précise-t-elle, tout en se disant évidemment féministe. « Le féminisme est pour moi une seconde peau; mais ça n’est pas l’enjeu principal de la pièce ». Selon elle, le féminisme d’aujourd’hui en Occident ne passe plus par la revendication, mais par la protection des droits acquis, dont elle a conscience qu’ils sont plus fragiles que les femmes d’aujourd’hui ne semblent le croire. D’où la nécessité de raviver la transmission de cette mémoire de l’action féminine, « pour continuer à vivre en paix » et ne pas oublier que les combats du passé peuvent être ranimés à tout moment.

Comment et quoi transmettre ?

Dans Un jour ou l’autre…, elle a voulu mettre en valeur et relancer le processus de transmission de la mémoire féminine dans un cadre familial : sur scène, le dialogue se noue entre une grand-mère et sa petite fille. Brigitte Poupart se rappelle avoir reçu cette conscience en héritage de sa grand-mère et dit la perpétuer auprès de ses deux filles. La transmission de l’héritage féministe et politique se matérialise dans la pièce par une suite d’échanges épistolaires – les correspondances entre les personnages historiques sont lues sur scène – et de dialogues intergénérationnels, à travers les époques. Jeanne d’Arc, incarnée sur scène par Brigitte Poupart elle-même, vient dialoguer avec la grand-mère, dépositaire de la mémoire.

La compagnie Transthéâtre, à la vocation avant-gardiste, s’était habituée, sous l’impulsion de Brigitte Poupart, à des spectacles formellement audacieux : shows sans texte, public barricadé derrière une clôture ou encore interpellé directement par les comédiens. De l’aveu de la metteure en scène, Un jour ou l’autre… ne s’est pas vraiment concentré sur cette recherche scénique. Néanmoins, l’absence du quatrième mur permet de jeter une passerelle entre la transmission familiale mise en scène par la pièce, et un autre mode de transmission, théâtrale cette fois, des comédiennes vers le public. Le théâtre est ici tout à fait à sa place, dans le rôle d’un relais collectif et citadin, plus adapté peut-être à notre société où les mémoires familiales s’étiolent.

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