Onéreuse indépendance

Clément Sabourin

Campus : Journaux étudiants à McGill
par Clément SABOURIN
En dépit de son faible nombre d’étudiants, l’Université McGill foisonne de journaux étudiants. Il y en a quatre pour 35 000 inscrits, contre deux pour 55 000 élèves à l’UdeM. Mais entre les quatre publications, les règles ne sont pas identiques. Ainsi le McGill Daily et son frère francophone, Le Délit, doivent payer un exorbitant loyer à l’Association étudiante de l’Université McGill, la SSMU.

L’affaire est entendue depuis le mardi 28 novembre. La réunion des directeurs de la Société de publication du Daily (SPD : organe de direction du McGill Daily, anglophone, et du Délit, francophone) a approuvé le nouveau bail. La société versera désormais 24 000 $ par année à la SSMU – le syndicat étudiant de l’Université – pour la sous-location de la salle de rédaction, le chauffage, l’éclairage, le téléphone et l’accès à Internet. Cela correspond à une hausse de 3 % par rapport au montant précédent. «C’est malheureusement la loi du marché», regrette Alexandre de Lorimier, le rédacteur en chef du Délit. Après avoir cherché un autre local dans le ghetto de McGill, il estime cette hausse «raisonnable» par rapport aux cours de l’immobilier en vigueur dans le quartier. Toutefois, il regrette que son journal et le McGill Daily soient les seuls du campus qui doive payer un loyer. En effet, le McGill Reporter, un journal où «tout est beau, tout est rose» selon M. de Lorimier, ne souffre d’aucun problème de logement puisqu’il est édité par le service communication de McGill. Quant au McGill Tribune, affilié à la SSMU, aucune redevance ne lui est imposée.

Le prix de la liberté de presse

Pourtant, la rédaction du Tribune se trouve dans le même bâtiment que celle du Daily-Délit ; un bâtiment loué par l’Université au puissant syndicat. À la SSMU, cette situation est présentée en des termes purement financiers : «C’est tout simplement parce que le Daily-Délit reçoit les cotisations étudiantes – 5 $ par étudiant et par session – alors que le Tribune, non», explique David Sunstrum, vice-président du syndicat, chargé des finances. En effet, depuis que le Daily s’est désaffilié du syndicat (en 1971), la SPD reçoit directement les cotisations étudiantes, ce qui n’est pas le cas au Tribune. Néanmoins, cette justification financière est relativisée par Rishi Harvogan, rédacteur en chef du Daily. Celui-ci voit surtout dans le bail un moyen de peser sur la liberté de ton adoptée par le plus ancien journal étudiant d’Amérique du Nord (fondé en 1911). «Il y a 5 ou 6 ans encore, la SPD ne payait aucun loyer. Mais on a publié quelque chose que la SSMU n’a pas apprécié et depuis… on doit payer.»

Même si le coût du loyer peut paraître mineur par rapport au budget total de la SPD (350 000 $ par an), il n’en reste pas moins que le Daily-Délit est «le seul groupe étudiant à supporter une telle charge financière», regrette Alexandre de Lorimier. De manière générale, c’est l’aspect symbolique qui est dénoncé par les deux responsables : devoir monnayer l’indépendance de leurs journaux. Pour étayer cette argumentation, tous deux remarquent que le Tribune, bien que théoriquement indépendant, voit son rédacteur en chef nommé par la SSMU.

Crise immobilière à McGill

Cette situation ne semble guère préoccuper la direction de l’université. La pénurie d’espace y est telle que la priorité va surtout aux enseignants. «L’administration ne veut pas donner d’espaces aux groupes étudiants», estime Rishi Hargovan. Son homologue francophone rappelle ainsi que, l’hiver dernier, «les étudiants musulmans ont dû prier dans la neige pour attirer l’attention sur l’absence d’une salle de prière conforme à leur religion». Mais l’administration de McGill peut dormir tranquille, les équipes du Daily et du Délit n’ont pas encore prévu de déménager leur salle de rédaction à l’extérieur. Néanmoins, un geste fort est tout de même attendu. «On aimerait que, comme dans le reste du Canada, ce soit le principe du dollar symbolique qui soit appliqué par la direction», conclut Alexandre de Lorimier. En effet, plusieurs journaux étudiants canadiens n’ont qu’à payer 1 $ à l’administration de leur université en échange de leurs locaux.

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