Rencontre avec la Compagnie Lézards qui bougent à l’Usine C
par Églantine PANDELÉ
Caïn et Abel : le premier meurtre de l’histoire de l’humanité selon la Bible. Une banale histoire de jalousie fraternelle réinventée dans la pièce Moitié-moitié, présentée par la Compagnie Lézards qui bougent à l’Usine C du 25 septembre au 13 octobre. Et si Caïn n’avait pas tué Abel ?
Le comédien Denis Lavalou connaît depuis plus de 30 ans Kristian Frédric, directeur artistique de la Compagnie Lézards qui bougent. Ils se sont rencontrés au hasard de représentations théâtrales, bouleversés par les mêmes œuvres. Quand Denis Lavalou a lu Moitié-moitié, un texte de l’Australien Daniel Keene sur la fraternité, il a tout de suite pensé à Kristian Frédric pour le mettre en scène. Pour lui, Moitié-Moitié est comme la dernière partie d’« une trilogie caïnique », initiée par La nuit avant les forêts et Big Shoot, les deux dernières pièces mises en scène de Kristian Frédric.
Moitié-Moitié raconte l’histoire de deux frères, Luke et Ned, interprétés respectivement par Denis Lavallou et Cédric Dorier. Après dix ans d’errance, Luke revient dans la maison de sa mère, morte pendant son absence. Il y retrouve Ned, de 20 ans son cadet. Nés de pères différents, Ned et Luke ont dû partager l’amour de leur mère. « C’est une histoire classique de jalousie familiale. L’aîné pensait être le roi, il est détrôné par l’arrivée du petit frère et il doit, en plus, s’en occuper », résume Denis Lavalou. Mais selon lui, à travers cette histoire somme toute banale, c’est l’histoire de l’humanité qui se dessine en filigrane : Caïn et Abel, le premier meurtre biblique, l’origine de la violence. Et surtout, la possibilité d’échapper au dénouement fatal. « L’idée qui sous-tend la pièce, c’est que si l’on recrée la situation initiale en ajoutant les conditions d’écoute nécessaires, alors on peut inverser la donne. La réconciliation des deux frères est possible », lance le comédien.
Le paradis retrouvé
Le problème, pour Kristian Frédric et Denis Lavalou, c’est que l’on voit l’autre comme on aimerait qu’il soit, spécialement dans les relations familiales, et qu’il n’y a pas de reconnaissance mutuelle. « Il faut juste admettre que l’on est tous frères, que l’on dépend tous les uns des autres », estime Denis Lavalou.
Revenu sans vraiment savoir pourquoi, Luke va accomplir dans la maison de la mère, dans la cuisine où toute l’action se déroule, ce que Kristian Frédric appelle « un acte rédempteur » : il va transformer l’espace. Autour de la table haute, de l’évier, du balai rouge, naît peu à peu un jardin. « On est tous nés de la terre », explique le metteur en scène, qui déplore que « plus on construit, plus on oublie d’où on vient ». Le metteur en scène rappelle que Keene est un blanc australien et que l’on retrouve en lisant son œuvre des références au tribalisme aborigène, qui s’expriment par un rapport constant au sacré, aux rituels. Keene ne propose pas un discours écologique selon Denis Lavalou, mais plutôt un retour à des évidences. « Ce que nous dit Keene, c’est de revenir à l’essentiel, et l’essentiel, ce sont des gens qui se retrouve sur un coin de terre. C’est la simple histoire de l’être humain », précise-t-il.
Cette quête de l’essentiel se retrouve dans son écriture, brute, hachée, fragmentaire. « Le langage est économe et elliptique », précise Kristian Frédric. Cédric Dorier, qui a notamment été assistant à l’Opéra de Lausanne, évoque volontiers la musicalité du texte, sa rythmique. Keene, précise-t-il, « a le souci de la note juste ». Les deux comédiens et le metteur en scène s’entendent pour dire qu’il faut constamment lire entre les lignes : « Il faut soulever les mots, comme la mer dans le tableau de Dali du même nom », résume Denis Lavalou.
Du théâtre plein de mystères
Pour évoquer leur conception du théâtre, Denis Lavalou et Kristian Frédric évoquent les mystères, ce genre théâtral qui, au Moyen Âge, mélangeait épisodes bibliques et profanes. « Ce n’est pas une question de Dieu, précise le metteur en scène, mais un rapport au monde invisible. Nous sommes entourés de choses que l’on ne comprend pas. Or, au Moyen Âge, on ne doutait pas de ce monde invisible qui nous régit », regrette Denis Lavalou. Pour Kristian Frédric, « le sacré fait partie du quotidien, on a juste oublié de vivre avec » et le théâtre est un lieu de rituel, « le seul lieu où l’on peut encore questionner les dieux ». Il rappelle qu’avant d’être joués sur le parvis des églises, les mystères étaient joués à l’intérieur. « Dans l’acte de dire, de faire, il y a quelque chose qui nous dépasse », déclare-t-il. Ce qui lui fait dire que l’acteur est un dieu vivant. « C’est lui le vecteur, avec son corps, avec ses mots ». Contrairement à Klaus Michael Grüber, ce metteur en scène allemand qui recommandait à ses acteurs de ne pas avoir de sentiments, Kristian Frédric veut revenir aux choses animales, viscérales, qui nous guident. C’est tout le mandat que les deux comédiens qu’il met en scène auront à accomplir sur les planches de l’Usine C.