Par Charles PRÉMONT
Phnom Penh. La chaleur est étouffante, le passage des motocyclettes soulève la poussière. Un touriste s’arrête dans un café. «Some beers, please… Merci!». «Vous parlez français?», l’interroge un Cambodgien. La conversation s’installe et les canettes d’Angkor, la bière locale, s’empilent. Puis, la curiosité est trop forte : «Et le génocide, vous en parlez parfois?» L’ami cambodgien sourit : «Non, les Khmers rouges, ils sont derrière nous. Maintenant, on regarde l’avenir». Vraiment ?
Depuis 1990, le Cambodge panse ses plaies. Si depuis 1994, les Khmers rouges sont considérés comme hors-la-loi sur le territoire cambodgien, l’économie, elle, peine à reprendre. Les mines présentes dans certaines régions rurales empêchent la reprise de l’agriculture. La pauvreté est endémique, mais l’ancien royaume d’Angkor a trouvé une solution: le tourisme.
En 2006, 1,7 millions de touristes ont voyagé au Cambodge. Une augmentation de 20% par rapport à 2005, 45% de plus qu’il y a deux ans. «Je voulais aller au Cambodge puisque j’étais déjà en Thaïlande et je voulais voir une destination que je croyais plus authentique», raconte David Fine, de Los Angeles. L’industrie touristique est, avec le textile, le plus important apport de devises étrangères au pays. Selon l’Agence France Presse (AFP), ce n’est pas moins de 1,4 milliards de dollars américains que les touristes ont apportés au pays en 2006, alors que le PIB total de l’État se situe autour de 6 milliards de dollars américains. Depuis 1998, 100 000 emplois ont été créés grâce à cette industrie. Des occupations payantes: celui qui œuvre auprès des touristes peut espérer un salaire de 50$ américains par mois alors que le revenu moyen oscille à un peu plus de 300$ américains par an.
Les promoteurs du tourisme au Cambodge font face à un problème: le manque de diversité du pays. Si la moitié des touristes visitent les temples d’Angkor Wat, un important site de l’archéologique mondiale, il y a peu à faire en dehors de cette visite. Selon l’AFP, la plupart des touristes ne font que passer voir les temples pour prendre quelques photos. Le Mekong Private Sector Development Facility (le bureau pour le développement du secteur privé du Mekong) presse d’ailleurs les gouvernants de trouver des solutions, affirmant qu’aussi profitable qu’il le soit, le tourisme demeure un commerce volatil.
Certains travailleurs du secteur ont déjà trouvé une solution: au fil des ans, les accès aux sites de torture, comme la prison S-21, ou de mise à mort, tels les Killing Fields (champs d’exécutions) sont des sentiers empruntés par nombre d’étrangers. Même les caches des Khmers rouges, comme le site de Bokor, situé au sommet d’une montagne dans la jungle, ont leurs visites guidées. L’Associated Press (AP) révélait que le gouvernement cambodgien annonçait la préservation d’une quarantaine de sites utilisés jadis par les Khmers rouges. Parmi ceux-ci, le village d’Anlong Veng, où le déminage vient d’être terminé, dernier bastion des Khmers rouges et de Ta Mok, «le boucher», leader du groupe après l’arrestation de Pol Pot en juin 1997. On construit présentement un hôtel tout près de la tombe de ce dernier.
«Je voulais comprendre et voir ce qui était arrivé pendant le régime de Pol Pot. Je voulais entendre les histoires des Cambodgiens, particulièrement parce que nombre d’entre eux continuent de souffrir du régime en place. Une femme m’a même dit qu’il ne fallait jamais oublier ce qui était arrivé au Cambodge!», confie Jolijn, originaire des Pays-Bas. Si certains Cambodgiens tiennent à raconter les événements aux étrangers, la présence touristique sur les sites mortuaires n’est pas toujours la bienvenue. L’AP rapporte que l’ancien roi, Nodorom Sihanouk, a décrié cette situation, n’appréciant pas que les ossements des victimes du régime communiste soient exposés «pour le plaisir des touristes». M. Youk Chaang, survivant des Killing Fields et directeur du centre de documentation du Cambodge, précise qu’il serait dommage que ces sites deviennent des Disneylands.
Le tourisme «noir» n’est pas nouveau. Dans son édition Bluelist 2007, le guide touristique Lonely Planet y dévoue un chapitre entier. Le terme, développé en 1996 par les professeurs John Lennon et Malcolm Foley, décrit cette tendance à visiter les endroits funèbres. Un tourisme qui peut s’avérer pervers, mais qui présente aussi des effets bénéfiques, selon les auteurs, puisqu’il permet de se remémorer les atrocités dont les hommes sont capables. De plus, il s’agit d’une branche en pleine croissance. Le site d’Auschwitz, par exemple, a vu ses visiteurs d’outre-mer augmenter de 37% en 2004.