Année agitée

Charles Prémont

Campus : Futur du mouvement étudiant

par Charles PRÉMONT

Depuis la grève étudiante de 2005, le paysage du mouvement étudiant a bien changé. Cernée par la critique et les menaces de désaffiliations, la FEUQ a entrepri l’année 2006 comme devant être «celle du changement», selon Max Silverman, vice-président à l’externe de l’Association étudiante de l’Université McGill (SSMU). La récente désaffiliation à la FEUQ de cette dernière démontre que la tourmente qui agite le mouvement étudiant n’est pas terminée.

Le mouvement étudiant vivrait présentement un creux de vague. Pour Frédéric Lalande, coordonnateur interne de l’Association facultaire des étudiants en science politique et en droit de l’UQÀM (AFESPED), association qui n’est membre d’aucune fédération, il ne s’agit que d’une mauvaise passe : «N’importe quelle association a des hauts et des bas. Depuis deux ans, c’est vrai que c’est un peu plus ˝rock and roll˝.» Autant du côté de l’ASSÉ que de la FEUQ et la FECQ, on se prépare au prochain grand combat : celui contre le dégel des frais de scolarité. «Après une grande lutte comme celle du printemps 2005, il y a toujours un moment d’apathie. On va voir si ce prochain conflit va nous unir ou nous séparer un peu plus», prévoit M. Lalande. Un point de vue original qui peut être perçu comme neutre dans ce débat. Il était en effet assez aisé de constater que, parmi les intervenants des associations étudiantes interrogées, deux tangentes pouvaient êtres observées : les dissidents croyaient que la force du mouvement étudiant proviendrait de sa diversification alors que les autres cherchaient plutôt l’unité.

Une culture de corridor?

À la suite d’une campagne de désaffiliation particulièrement houleuse, la SSMU a finalement quitté la FEUQ en décembre dernier. La Confédération des associations des étudiants et des étudiantes de l’Université Laval (CADEUL) ayant mis fin à leur affiliation l’année dernière, et l’Association générale des étudiantes et étudiants de l’Université du Québec en Outaouais (AGE-UQO) ayant tenté de faire de même sans succès, doit-on conclure à une tangente de désaffectation depuis la fin de la grève de 2005? «Ce n’est certainement pas depuis la grève de 2005 qu’il y a des scissions au sein du mouvement étudiant. Des dissidents, il y en a toujours eu», estime Nicolas Rousseau, vice-président à l’externe de la Fédération des Étudiants et étudiantes de l’université de Sherbrooke (FEUS).

«L’unité dans le mouvement étudiant n’est pas nécessaire; mais, s’il n’y a pas l’amorce d’un autre mouvement sérieux, pourquoi ne pas vouloir collaborer avec ceux qui existent déjà?», estime pour sa part Frédéric Lalande. David Clément, vice-président de l’AGE-UQO et leader du camp du oui lors du référendum de désaffiliation que cette dernière a tenu à l’hiver 2006 croit qu’une des grandes faiblesses de la FEUQ est justement qu’elle ne veut pas se remettre en
question : «Remettre en doute les façons de faire de la FEUQ est un sujet tabou au sein de la Fédération; ça crée un malaise chez plusieurs membres.» David Clément estime, d’autre part, que la conviction qu’il n’est pas nécessaire de faire partie de la FEUQ pour se faire entendre est de plus en plus répandue dans le mouvement étudiant.

Pour Nicolas Fontaine, président de la CADEUL, «les gens de McGill envoient un message très clair à la FEUQ : si la FEUQ ne se remet pas en question, elle continuera à perdre des membres». Il pense que la prédominance de la «culture de corridor» est trop grande à la FEUQ et que la Fédération «fait beaucoup pour imposer sa vision des choses sur les différents campus», brimant ainsi la souveraineté locale des associations étudiantes de campus. Une accusation dont se défend Christian Bélair, président de la FEUQ. Pour lui, la souveraineté locale
des associations membres, c’est-à-dire le plein pouvoir sur le campus qui leur revient, ne doit pas entraver la bonne marche du mouvement étudiant en général. «Bien sûr, ceux qui ont le dernier mot sur les campus, ce sont les associations étudiantes, mais il ne faut pas que les associations locales empêchent l’information de parvenir aux étudiants.»


Des alternatives?

Depuis la dernière Assemblée des Étudiants et Étudiantes du Québec (AÉQ), table de concertation tenue conjointement par la FEUQ et la Fédération étudiante collégiale du Québec (FECQ), plusieurs associations invitées, mais non-membres de l’une ou l’autre des fédérations hôtes, ont claqué la porte de l’assemblée afin de se regrouper et de jeter les bases d’une nouvelle table de concertation. Leur première réunion officielle se tiendra le 27 janvier prochain. Selon Alex Desrocher, secrétaire aux relations internes de l’ASSÉ, on peut y voir un retour vers le militantisme de combat, position souvent délaissée par la FEUQ, qui se fonderait plutôt sur une culture de consensus. Or, cette option ne mettrait pas en danger les grandes fédérations étudiantes, selon François Laliberté-Auger, vice-président de la FECQ : «Même si certaines associations sont attirées vers une autre table de concertation, cette dernière n’a aucune structure : elle n’a pour base que des ententes de principe. Il serait donc faux de croire qu’une action de ce genre puisse remplacer les fédérations étudiantes.»

ENCADRÉ : Seule au sommet?

La FEUQ a été créée en 1989 pour faire face à une menace de dégel des frais de scolarité. Dès 1995, le mouvement étudiant universitaire est représenté par deux grands groupes : la FEUQ, reconnue pour des positions plus modérées, et le Mouvement pour le droit à l’éducation (MDE), qui se voulait un mouvement de gauche plus revendicateur, prônant le syndicalisme de combat. C’est d’ailleurs sous l’influence de ce dernier que les étudiants sortent dans la rue pour contester les mesures du gouvernement péquiste en éducation. Cette campagne difficile se solde par la victoire du mouvement étudiant sur la question du gel des frais de scolarité, mais elle oblige aussi les étudiants faire des concessions : la taxe à l’échec est introduite au collégial et la cote Z y est instaurée. À l’automne 1999, le MDE tente de mobiliser à nouveau les étudiants, mais le mouvement, épuisé par sa lutte précédente, ne se soulève pas. À cause d’un manque de relève au sein de son exécutif, le MDE se dissout en 2000.

ENCADRÉ: La FEUQ contestée

C’est en 2005 que le mouvement étudiant est rappelé à la rue. Le gouvernement de Jean Charest impose une conversion de 103 millions de dollars de bourses en prêts dans le programme des prêts et bourses, faisant sursauter toute la communauté étudiante. Peu après cette annonce, les associations étudiantes votent tour à tour la grève générale illimitée, créant le plus grand mouvement de contestation étudiante vu au Québec depuis très longtemps. Le mouvement est alors mené par l’Association pour une Solidarité Syndicale Étudiante (ASSÉ), qui fait naître la Coalition pour une solidarité Syndicale Étudiante Élargie (CASSÉE). Prises par l’ampleur du mouvement, la FEUQ et la FECQ n’auront d’autre choix que de s’y mêler, prônant une position plus conciliante. Profitant de la scission entre la CASSÉE et la FEUQ, le gouvernement ne reconnaît que la voix de la FEUQ. La CASSÉE demande alors à la FEUQ de n’aller négocier avec le gouvernement que si la CASSÉE est aussi admise à la table de négociation, mais la FEUQ refuse.


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