Musique autoproduite et nouvelles technologiespar Catherine LEROUXIllustration Clément de Gaulejac
Le musicien indépendant a acquis, avec les années, le statut d’icône romantique : il est pauvre, authentique, et résiste seul aux exigences de l’industrie du disque. Cette image ne correspond pas exactement à la réalité. Les nouvelles technologies, si elles donnent aux musiciens émergents un plus grand contrôle sur leur carrière, ne leur permettent pas nécessairement l’indépendance absolue.«Les maisons de disque sont allées trop loin», croit Ysolde Gendreau, professeure en droits d’auteurs à l’Université de Montréal. Rémy Khouzam, avocat en droits d’auteurs, explique que les exigences des maisons de disques sont traditionnellement assez rigides : l’artiste qui signe un contrat avec elles doit céder ses droits, ses bandes maîtresses (l’enregistrement original, la «mère» des disques que l’on achète), et renoncer à prendre la plupart des décisions sur sa carrière. Bref, il perd une grande partie du contrôle sur son œuvre… Plus encore, dans certains contrats, si la maison de disque ne récupère pas son investissement, l’artiste doit assumer la perte. Alors, «quand la technologie a rendu possible de contourner les mécanismes habituels, les musiciens l’ont fait», ajoute M. Khouzam.
Faire cavalier seul…Avec la baisse des coûts de production, surtout ceux d’enregistrement, il est devenu possible pour les groupes de faire un album sans investissement extérieur, affirme Ugo Cloutier, l’organisateur du Salon de la musique indépendante de Montréal. Pour la diffusion, Internet a pris une importance considérable : le site MySpace, par exemple, a fait connaître plusieurs groupes qui y offrent leurs chansons gratuitement, et permettent aussi à ces derniers de tisser des relations grâce auxquelles ils peuvent organiser eux-mêmes leurs tournées. Enfin, la vente des disques rapporte beaucoup plus que ceux produits en industrie, pour lesquels les groupes ne récoltent souvent qu’un maigre dollar. Pour Ugo Cloutier, «donner sa musique est un moyen intelligent de se faire connaitre en économisant les coûts de promotion.»
Ce modèle, où l’artiste investit énormément de ses propres ressources sans grand bénéfice, a des limites, selon Alain Lauzon, le directeur général de la Société du droit de reproduction des auteurs, compositeurs et éditeurs du Canada (SODRAC). «Si on veut avoir de la création, il faut que les créateurs puissent vivre de leur art» croit-il. Andrew Rose, chasseur de têtes pour la maison de disque indépendante Secret City Records, est du même avis : «Bien qu’il soit devenu commun pour un groupe de faire un plus long bout du chemin par lui-même, s’il veut faire de l’argent, il y a un moment où il aura besoin d’un label, ne serait ce que pour la distribution de son disque.» Il y a, selon lui, un certain seuil de popularité au-delà duquel la quantité de choses à gérer (réservation de salles de concert, planification des tournées, mise en marché, droits d’auteurs) est trop importante pour un groupe qui veut se concentrer sur sa musique avant tout.
Entre David et GoliathEntre les compagnies de disques réputées voraces, et une carrière indépendante exigeante et peu lucrative, il existe une solution mitoyenne : les labels indépendants. «Ce sont les petites maisons de production qui, à court terme, changeront le paysage de l’industrie», estime la professeure Ysolde Gendreau. Les maisons de disques dites indépendantes, c’est-à-dire non affiliées à un géant tel que Universal, prennent effectivement de plus en plus de place. «Elles sont plus flexibles et offrent une plus grande liberté à l’artiste», affirme M. Cloutier. Il est par exemple possible pour l'artiste de ne céder ses droits sur sa musique que temporairement et de conserver ses bandes maîtresses. C'est ce qu'on appelle la licenciation de musique. Dans ces cas, l'artiste conserve une marge de manoeuvre plus ou moins importante.
Pour Andrew Rose, tout n’est pas aussi tranché : «il y a des majors qui font de la licenciation; il y a des maisons indépendantes qui gardent les bandes maîtresses… Il n’y a pas de bons et de méchants dans l’industrie, tout dépend de qui on s’entoure». Pour M. Cloutier, c’est précisément ce qui a été rendu possible par les bouleversements du monde de la musique : choisir comment on s’entoure. «Plusieurs artistes choisissent d’engager des gens comme sous-traitants pour s’occuper de chaque aspect de leur carrière : un gérant, un producteur de disques, un organisateur de tournées, un éditeur qui s’occupe des droits d’auteurs... Le concept du contrat avec une maison qui gère tout est dépassé», affirme-t-il.
Les nouvelles technologies, si elles ont permis aux artistes d’échapper à l’impératif du contrat avec une maison de disques, ne les exemptent pas du fait que, comme le dit M. Rose, pour être reconnu, il faut de l’aide. Mais l’existence d’alternatives a forcé l’industrie à s’ouvrir et à s’assouplir, rapporte M. Cloutier, et a redonné aux artistes le contrôle sur leur carrière. «De plus en plus, les producteurs comprennent que les musiciens ont besoin d’air pour créer», soutient-il. Ainsi, si l’idéal de l’artiste parfaitement indépendant ne tient pas tout à fait la route, la réalité des artistes regagnant du pouvoir sur leur création n’a rien à envier au mythe.
Excellent article!
09/12/2006 10:50, par Sylvie Krstulovic – Site