
Quatre petites étiquettes québécoises racontent leurs expériences
par Charlotte HORNY
Elles produisent d’un album par an pour les unes à un album par mois pour les autres. Leurs tirages oscillent entre 300 et 2 000 exemplaires. Quatre labels de Québec et Montréal racontent leur création, leur fonctionnement et leurs ambitions.
Premier dénominateur commun des quatre labels contactés : le désir de produire la musique d'amis, voire même la leur. C'est ce qui a motivé la fondation du jeune label montréalais Disques Fruit : « notre but au départ était d'enregistrer un disque de Carl-Éric Hudon, l'un des cofondateur du label », raconte Benoît Fréchette. Même histoire chez P572, un label de Québec formé en 2004 autour du groupe (Swedish) Death Polka, dont l’un des membres, Sam Murdoch, est aussi l’un des fondateurs de l’étiquette. Pour Pascal Asselin de Chat Blanc Records, une autre maison de disque de Québec, l'idée était de donner une visibilité à la musique de ses amis.
Ainsi, les entreprises sont plutôt familiales. Pour Disques Fruit, ce sont six amis qui ont mis leur argent et leur savoir-faire en commun. Du côté du label montréalais Where Are My Records, si Jean-François Rioux est officiellement le seul à bord, son entourage est très présent : sa copine à la comptabilité, un ami pour le visuel et des conseils d'amis avocats ou gérants d'autres maisons de disques pour le bon fonctionnement de la boîte. Quant à Chat Blanc Records, « c'est ma copine qui dessine les pochettes », raconte Pascal Asselin. Chat Blanc Records s'est d’ailleurs spécialisé dans la conception de pochettes comme oeuvre d'art. C'est le troisième élément commun à ces labels indépendants : miser sur l'esthétique de l'objet. « Nous voulions un disque qui soit une oeuvre tant par son contenu que par son contenant », insiste Pascal Asselin. Cette importance donnée au visuel est partagée par P572 dont le leitmotiv, proposé par Sam Murdoch est « une musique touchante et une imagerie forte ». Sérigraphiés ou dessinés, les albums de P572 ou Chat Blanc Records sont tous numérotés et faits à la main. De la même façon, Where Are My Records s'est donné une ligne directrice pour ses pochettes : « une esthétique rêveuse, mélancolique, toujours transmise par une photo ».
Une entreprise sans but lucratif ?
« La musique de la marge au Québec, c'est beaucoup de travail et pas beaucoup de revenus », résume Benoît Fréchette de Disques Fruit. Presque tous les fondateurs ont un emploi à côté et ne se rémunèrent pas avec le label, sauf en période d'abondance, par les spectacles pour P572, ou « quand on vend au Japon » pour WAM Records. En effet, cette dernière étiquette réalise 50 % de ses ventes au Japon. Jean-François Rioux l'explique par l'attirance qu’ont les Japonais pour la musique post-rock, genre dans lequel WAM Records se spécialise. « On a même organisé des tournées là-bas », ajoute-t-il.
Loin de révéler une situation précaire, ces promoteurs de la « musique de la marge » ne s'estiment pas en difficulté. Bien sûr, les objectifs diffèrent. Il y a ceux qui voudraient grossir et vivre de leur label comme Jean-François Rioux de WAM Records. Et ceux qui ne veulent pas empiéter sur leur carrière et conserver cette activité comme complément, tel que l'envisage Pascal Asselin de Chat Blanc Records : « j'aime l'idée d'une étiquette un peu cachée ». De même pour le financement, aucun ne l'a mentionné comme un obstacle. « Il n'y a pas besoin de beaucoup d'argent pour se lancer », assure Sam Murdoch. Après plusieurs années d'existence, aucun des quatre labels n'a demandé de subventions, par conviction ou parce que le besoin ne s'en est pas fait sentir. Seul Benoît Fréchette de Disques Fruit envisage d'y avoir recours : « Nous recevons beaucoup de maquettes intéressantes, mais nous sommes limités à la fois par le temps et par notre budget. »
Fâcheuse distribution
Seule ombre au tableau : la distribution. Rapportée par WAM Records (la plus grosse étiquette des quatre interrogées avec 2000 copies par album), cette situation concerne la distribution à plus grande échelle et hors Québec. « L'un des seuls obstacles est la difficulté à se faire payer par certains distributeurs », rapporte Jean-François Rioux. En effet ces derniers ont un délai de 90 jours pour payer les maisons de disques, délai qui leur permet parfois d'oublier leur dû. À ce jour, WAM Records doit courir après les 15 000 $ que lui doit son distributeur.