Juger pour se souvenir

Catherine Leroux

Par Catherine LEROUX


Trente ans après l’un des génocides les plus dévastateurs de l’histoire, le Cambodge s’apprête à en juger les responsables. L’entreprise peut sembler vaine, ces derniers étant pour la plupart morts ou d’un âge canonique. Cependant, pour plusieurs observateurs, ce procès aura un effet cathartique sur la société khmère et pourrait instaurer enfin un climat d’imputabilité dans un pays qui reste parmi les plus corrompus au monde.

«Je n’ai jamais senti autant de souffrance chez un peuple qu’au Cambodge», affirme Lyne Caron, qui a passé près de quatre ans à Phnom Penh comme représentante-pays pour le Centre d’étude et de coopération internationale (CECI). Suicides, violence familiale, criminalité de rue, prostitution, sida: les symptômes d’un malaise social sont nombreux et patents. La police, qui fonctionne souvent par pots-de-vin et par intimidation, n’est pas d’un grand secours face à ces crises, ajoute Mme Caron.

Silence chargé

Pour elle, ces problèmes sociaux sont en grande partie liés au traumatisme du génocide, que les Khmers n’ont pas encore assimilé dans leur mémoire collective. «On dirait qu’ils ne veulent pas y penser, ils ne sont pas rendus à se poser des questions sur cette époque. Ils fêtent et profitent du fait qu’ils mangent à leur faim. Ils n’ont pas envie de se replonger dans le passé», affirme-t-elle. Frank Chalk, professeur d’histoire à l’Université Concordia, remarque que ce silence affecte tout particulièrement la jeune génération, née après 1979. «Leurs parents et grands-parents ont gardé sous silence la plupart des événements qui ont marqué leur vie, ce qui fait que les jeunes vivent dans un climat de douleur et de violence sans le comprendre», explique-t-il. Selon lui, plusieurs Cambodgiens ne comprennent toujours pas comment les Khmers rouges sont arrivés au pouvoir et pourquoi ils ont fait ce qu’ils ont fait. «Même les manuels d’histoire, jusqu’à très récemment, faisaient à peine mention du règne de Pol Pot», souligne-t-il.

Mémoire et réconciliation

L’approche du procès des Khmers rouges risque de lever ces tabous, croit Cynthia Milton. Professeure au département d’histoire de l’Université de Montréal et membre du groupe Legacies of Authoritarianism, elle s’intéresse depuis plusieurs années aux questions de réconciliation dans les pays touchés par la violence politique. «La réconciliation complète ne sera jamais possible, parce que le consensus parfait n’existe dans aucune société», déclare-t-elle d’emblée. Ainsi, on ne peut s’attendre à ce que tous les coupables soient punis en proportion du mal qu’ils ont fait, ni à ce que des réparations satisfaisantes soient accordées aux victimes qui, de toute manière, ne retrouveront jamais leur situation d’avant le génocide.

Le tribunal a donc davantage une valeur symbolique, et une utilité historique. «Souvent, ces procès permettent d’établir avec plus de précision la vérité sur ce qui s’est passé. En fait, dans certains pays, on préfère la vérité à la punition, comme en Afrique du Sud, où on a choisi d’amnistier les bourreaux en échange de l’aveu complet de leurs actes. Ce qui importe, c’est de créer un espace pour reconnaître ce qui s’est passé et pour en parler», explique Mme Milton. Si on se fie à l’exemple des pays qui en ont fait l’expérience, un procès comme celui qui se prépare au Cambodge a généralement un effet cathartique sur la société : on se souvient, on raconte, on essaie de comprendre… «Souvent, c’est également l’occasion pour certains groupes marginalisés par la période de violence (les victimes de viols, les orphelins) de prendre la parole», ajoute Dominique Caouette, professeur de science politique à l’Université de Montréal.

Responsabilisation et démocratisation

Au-delà de l’ouverture d’un dialogue, le procès des Khmers rouges aura également une valeur d’exemple, croit M. Chalk. «Il est important de créer un précédent dans des cas comme celui-là, afin de montrer que la société ne permet pas ce genre de choses, que de telles atrocités ne seront plus jamais tolérées», affirme-t-il. Mme Caron et M. Caouette s’entendent pour dire qu’un procès instaurera probablement au Cambodge un climat d’imputabilité qui manquait. «Qui sait? Ce sera peut-être le début d’une démocratisation de l’espace public», évoque M. Caouette. Mme Caron, pour sa part, prévoit : «Ça va être difficile pour les Khmers de se replonger dans le passé, mais on peut espérer que le procès va enfin mettre un terme au cycle de la violence.»


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