Transport en commun gratuit
Thomas St-Aubin
L’entente, conclue entre l’Université de Sherbrooke et la Société de transport de Sherbrooke (STS), est une première au Québec. En vertu de cet accord, l’Université s’engage à verser les 850 000 $ nécessaires au transport de ses étudiants, tandis que la STS les transporte gratuitement sur simple présentation de leur carte étudiante. Cette annonce suscite à l’époque de nombreuses réactions positives : la Fédération des étudiants de l’Université de Sherbrooke se réjouit de l’initiative, le rectorat se targue d’une tradition « d’innovation et d’audace » et la STS est ravie de l’augmentation d’achalandage et de visibilité que lui apporte le projet.
À Montréal, l’initiative sherbrookoise a aussi fait jaser. Selon Guy Berthiaume, vice-recteur à l’Université de Montréal et responsable du développement et des relations avec les diplômés, la facture d’une telle mesure appliquée à Montréal se serait élevée à 26 millions de dollars, un montant astronomique dans les circonstances. Selon le quotidien Le Devoir, la porte-parole de la STM, Odile Paradis, aurait affirmé que l’organisme montréalais est « très réceptif » à l’idée d’une telle implantation à Montréal, quoiqu’elle doute fort de la faisabilité d’un tel projet à court terme. Quartier Libre (numéro du 27 août 2003) s’était également penché sur la question à l’époque, pour en conclure que la proportion d’étudiants empruntant le transport en commun à Montréal était trop faible par rapport au nombre total d’usagers pour envisager une réplique de l’initiative sherbrookoise. Bref, l’implantation d’une telle mesure sur le sol montréalais n’a jamais été sérieusement considérée.
Or, la donne est aujourd’hui considérablement modifiée par la campagne électorale municipale ayant lieu simultanément dans plusieurs villes du Québec. Si aucun des prétendants à la Mairie ne s’est jusqu’à maintenant engagé à financer le transport gratuit pour les étudiants montréalais, les principaux partis se montrent ouverts à l’idée.
Dans son programme électoral, le parti Vision Montréal propose d’une part de « geler les frais de transport et d’améliorer le service », sans toutefois quantifier ses promesses. Du côté du parti du maire Tremblay, d’autre part, on s’engage à « ne pas hausser les tarifs de transport en commun au-delà de l’inflation liée au transport », tout en insistant sur l’importance de la modernisation des infrastructures. Par ailleurs, le parti Projet Montréal s’engage quant à lui à « rendre gratuits les transports collectifs au centre-ville », tout en instaurant un « tarif réduit à 20 $ » et en faisant de son cheval de bataille l’implantation d’un nouveau tramway sur l’Île.
De nombreux organismes de concertation jeunesse mettent toutes leurs énergies à défendre l’accessibilité du transport en commun. Ainsi, le Forum Jeunesse de l’Île de Montréal (FJIM) revendique, au nom de 500 groupes jeunesse de la ville, le tarif réduit pour tous les étudiants montréalais inscrits à temps plein, sans discrimination d’âge. Au moment de mettre sous presse, seule l’équipe Vision Montréal avait accepté de participer à un débat organisé par le FJIM à l’Université de Montréal. Vincent Ranger, président du FJIM, refusait lors d’un récent point de presse de parler de déception, préférant plutôt espérer une réponse positive des élus le plus rapidement possible.
La Fédération des associations étudiantes de l’Université de Montréal (FAÉCUM) a également fait de l’accès aux transports collectifs un cheval de bataille pour les élections municipales. Marylène Robitaille, coordonnatrice aux affaires externes, fait le constat suivant : « À Montréal, le tiers des étudiants postsecondaires à temps plein sont âgés de plus de 25 ans. Or, l’établissement d’une limite d’âge au tarif réduit relève de l’arbitraire le plus complet! Pourquoi 25 ans et pas 27? » Conséquemment, la FAÉCUM compte profiter du momentum créé par les élections municipales simultanées pour influencer les futurs élus, qui parlent tous à divers degrés de développement durable dans leurs programmes électoraux. Et la mobilisation passe aussi par le campus, il s’agit d’inciter les étudiants à voter, de manière à donner un poids aux revendications. « Il ne faut pas se leurrer, l’application des promesses électorales dépend de notre participation: si les étudiants ne se présentent pas aux urnes, on risque d’avoir de mauvaises surprises », proclame Mlle Robitaille.
Le problème du transport pourrait éventuellement donner un avantage sérieux aux universités en région. À Gatineau, lors de la récente journée En ville sans ma voiture, le candidat à la mairie Marc Bureau a exprimé son souhait de voir le transport en commun devenir gratuit pour les étudiants. La ville deviendrait ainsi la seconde au Québec à adopter cette mesure. En entrevue téléphonique avec Quartier Libre, il explique que l’exemple de Sherbrooke a joué pour beaucoup dans sa décision et que sa démarche serait de tenter une concertation entre les principaux établissements d’éducation postsecondaire et la Société de transport de l’Outaouais (STO) afin de faire progresser le dossier. « Il ne s’agit que de prendre l’initiative de créer un comité et tout s’enchaînera de manière assez simple. Il va sans dire qu’il s’agit d’une de nos priorités. »
Pour lui, le fait que les étudiants gatinois n’empruntent qu’à 10% le service de transport en commun appelle un plan d’action. « Les jeunes s’imaginent avoir absolument besoin d’une voiture alors qu’il existe des solutions de remplacement tel que Commun’auto ou le transport en commun. C’est pourquoi nous cherchons prioritairement à les promouvoir. » Il ajoute que, en ce sens, il existe à Gatineau une entente permettant aux détenteurs d’une carte de transport mensuelle d’obtenir l’abonnement gratuit à Commun’auto, qui permet en retour la location occasionnelle de voitures à un prix modique. « À Sherbrooke, 35% des étudiants utilisent maintenant les transports en commun. C’est dire si l’initiative a été profitable, ne serait-ce que d’un point de vue environnemental », d’après M. Bureau.
Et à l’Université de Montréal? Le recteur Luc Vinet se dit ouvert à l’exploration de différents scénarios, bien qu’il avoue ne pas avoir consulté le dossier de Sherbrooke. « Le développement du campus à Outremont, auquel la ville de Montréal a donné hier (ndlr : le 27 septembre 2005) son aval, appelle une collaboration étroite entre les organismes de transport et l’Université. » Il ajoute que l’apport de l’Université serait sans doute plus lié au développement du réseau qu’au financement, mais que des ententes avec la STM ne sont pas exclues. « Selon la STM, certaines parties du réseau proches des nouveaux pavillons seraient sous-utilisées : il est possible que chacun y voit un avantage ». Mais il explique qu’en somme, le rectorat tente de combler les besoins les plus pressants : « les étudiants ne seraient-ils pas plus intéressés par la création d’un pavillon étudiant? Je serais curieux de le savoir... »
En ce qui concerne les collaborations entre la Ville et l’Université, Pierre-Yves Melançon, candidat de Vision Montréal dans Côte-des-Neiges et ancien président du conseil d’administration de la Société de transport de Montréal, affirme que la possibilité d’une entente entre la STM et certaines institutions universitaires n’est pas exclue, quoiqu’il doute de la possibilité, pour des questions fiscales, de parvenir à un équivalent du pacte sherbrookois sans l’appui de Québec. « Dans un contexte de sous-financement des Universités, conclut également Luc Vinet, il est peu probable qu’on puisse arriver à un progrès quelconque sans le soutien de Québec. » Et Marylène Robitaille va dans le même sens : « une partie du jeu se joue à Québec, évidemment. Mais il faut sensibiliser tous les acteurs pour créer une entente, d’où l’importance de faire sortir le vote étudiant. » Dans les prochaines semaines, les habitués du campus doivent donc s’attendre à être sollicités par leurs représentants pour participer au processus électoral, question d’éviter les faibles taux de participations des dernières années.