Centres d'artistes autogérés
Jean-Michel Laprise
Un centre d’artistes, c’est un peu comme une coopérative», explique Jean-Pierre Caissie du centre d’artistes autogéré Dare-Dare. «L’idée première, ce n’est pas de vendre des tableaux. On est l’équivalent du secteur recherche et développement dans l’industrie. Notre rôle se situe au plan du risque et de l’expérimentation.»
Les cinquante-huit centres d’artistes qui composent le RCAAQ ont tous une structure différente, mais ils ont certains points en commun. Ce sont des organismes sans but lucratif (OSBL) dirigés par un conseil d’administration composé majoritairement d’artistes. Ils regroupent généralement des artistes-membres qui paient une cotisation et participent de manière plus ou moins active au centre. «Nos membres nous offrent entre 2000 et 3000 heures de bénévolat par année», soulève Jean-Pierre Caissie. «Comme Dare-Dare n’a que deux employés, une grosse part de notre travail consiste à coordonner le travail bénévole.»
Chaque centre d’artistes a un mandat distinct. L’un peut s’intéresser à la photo, un autre aux arts médiatiques, un autre encore à l’art des femmes, comme le fait La Centrale. Certains offrent des lieux de travail et des ateliers aux artistes, d’autres se concentrent sur la diffusion. Quant à Dare-Dare, comme en témoigne sa précaire demeure du Square Viger, un de ses mandats est de sortir l’art des galeries.
«On fait beaucoup d’activités au Square Viger», explique M. Caissie. «On vient d’y présenter Char brun de Stéphanie Pelletier. Elle utilise les tas de neige sale laissés par les tracteurs et les souffleuses comme matériel pour créer des sculptures. » L’été dernier, Dare-Dare a aussi organisé Télétaxi, dans le cadre duquel une voiture de la compagnie Taxi Coop s’était vue équipée d’un écran qui présentait des oeuvres vidéo aux clients du taxi en fonction de leurs déplacements dans la ville.
La plupart des centres d’artistes procèdent à un appel annuel de dossiers pour préparer leur calendrier d’expositions. Ce sont les membres du centre ou un comité de sélection qui choisissent les projets les plus intéressants. «Sur 200 projets, on en retient une dizaine», explique Mathieu Beau-séjour de la galerie Clark. «On se réserve aussi le droit d’inviter un artiste pour un projet spécial.» C’est la québécoise Julie Doucet, dont les bédés (telles que Dirty Plotte) ont fait le tour du monde, qui bénéficie de cette opportunité cette année. Son exposition, en cours jusqu’au 22 avril, regroupe une série de figurines bariolées en papier mâché (une technique de papier collé sur une structure en fil de fer),ainsi que des poèmes en lettres découpées. Dans son cas, les centres d’artistes lui ont surtout donné l’occasion d’explorer des médiums différents. «J’ai passé 12 ans à ne faire que de la BD!» raconte-t-elle. «Je n’avais même pas de carnet de croquis. J’avais beaucoup de rattrapage à faire.» Pour l’exposition à la galerie Clark, on lui avait donné carte blanche. «Ça m’a donné l’occasion de faire des oeuvres en trois dimensions», explique l’artiste. «Je n’avais jamais touché à ça à l’école, j’haïssais ça! Je ne me trouvais pas bonne!»
Julie Doucet avait déjà exposé une première fois dans un centre d’artistes après une résidence de deux semaines au centre Le lobe à Chicoutimi. «Ils te donnent un lieu pour travailler, tu prépares ce que tu veux, puis tu exposes», se souvient-elle. «Moi, j’ai toujours adoré les collages, alors ça m’a permis de m’asseoir et de faire juste ça.»
S’ils ne font pas face aux mêmes impératifs marchands que les galeries commerciales, les centres d’artistes autogérés sont très dépendants des subventions gouvernementales. Les trois paliers de gouvernement leur fournissent une grande partie de leur budget par le biais des différents conseils des arts. La réglementation est compliquée, et le côté administratif peut parfois prendre le dessus sur l’aspect artistique.
À intervalles réguliers, chaque centre est évalué par un comité de pairs qui juge la qualité de son travail. En cas d’évaluation négative, le centre peut perdre ses subventions. C’est ce qui est arrivé à la Galerie B-312, qui vient de se voir couper les vivres par le Conseil des Arts du Canada. «C’est un dur coup qu’on ne pense pas mériter», explique sa directrice Marthe Carrier. «La galerie fait beaucoup de choses avec peu d’argent.» Comme le fédéral donnait moins d’argent que le provincial, la décision a eu un impact direct sur les activités de la galerie. «Avant d’être coupés, on recevait régulièrement des étudiants des cégeps et des universités», souligne-telle. «Les artistes venaient leur parler de leur travail.» Le verdict du conseil des arts a mis un terme à ces activités. Ironiquement, les fonds d’un autre service du Conseil des Arts du Canada, spécialisé dans la musique, permettent à la Galerie B- 312 d’organiser les Jeudis tout ouïe. Ces concerts intimistes proposent des performances d’artistes comme Alexis O’Hara et Milimetrik dans les salles d’exposition de la galerie. «On aime mélanger les pratiques et les disciplines», raconte Mme Carrier. «La musique, les arts visuels... On aimerait faire d’autres collaborations avec le théâtre.» Le mélange des pratiques, c’est aussi le mélange des publics, et l’occasion pour les amateurs de musique de découvrir les artistes qui exposent à la galerie.