Au Québec, comme ailleurs en Occident, l’espérance de vie ne cesse d’augmenter avec, parfois, des conséquences étonnantes. Ainsi, de plus en plus de personnes âgées sont infectées par le VIH puisqu’elles vivent de plus en plus tard et maintiennent parallèlement une vie sexuelle active. Cependant, le phénomène est encore occulté.
Faire tomber les préjugés et vulgariser la question du VIH, voilà la mission que s’est donnée Jacques Gélinas à sa retraite. Aujourd’hui âgé de 64 ans, il vit à Victoriaville, dans le Centre-du-Québec. Son diagnostic, il l’a reçu en 1992. Pourtant, il assure : « Je vis tout à fait bien. » Jacques Gélinas parcourt la province à titre de conférencier dans les maisons de retraite, les clubs et centres de l’âge d’or. Son constat est sans équivoque. En général, « [les personnes âgées] ont une image du SIDA des années 1990 », soutient d’emblée le conférencier. Selon lui, il s’agit d’une population très peu informée et mal outillée face au VIH. Le conférencier pense que la tendance à « croire que seuls les jeunes peuvent attraper le VIH » n’arrange pas la situation.
Aujourd’hui, poursuit M. Gélinas, avec les divorces, les séparations et l’instabilité des relations, « les personnes âgées recommencent à avoir une vie sexuelle active, sans nécessairement avoir reçu l’éducation sexuelle qu’il faut sur les risques de propagation du VIH ». Des propos que confirme Ken Monteith (49 ans), directeur général de la Coalition des organismes communautaires québécois de lutte contre le sida (COCQ-Sida). « Il est beaucoup moins question d’utiliser les moyens de contraception quand on a passé l’âge de tomber enceinte », souligne-t-il.
Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), le nombre de nouvelles contaminations par le VIH chez les personnes âgées de 50 ans et plus est en progression constante dans le monde. En 2005, 8% des cas signalés en Europe appartenaient à cette tranche d’âge tandis qu’en 2006, aux États-Unis, 11 % des nouveaux séropositifs étaient des sujets âgés. Au Canada, la situation ne serait pas différente. Dans un rapport remis en 2008 à l’Institut national de santé publique du Québec, des progressions similaires étaient observées. Au Québec, la proportion des hommes atteints de VIH chez les 50 ans et plus est passée de 16 % en 2002 à 22 % en 2006 et chez les femmes, la progression serait de 12 % à 15 % sur la même période.
Les conséquences de cette nouvelle tendance inquiètent l’OMS, puisque chez le sujet âgé, l’infection au VIH évolue rapidement vers le sida. « L’espérance de vie est supérieure à 13 ans chez les individus contaminés entre 5 et 14 ans, mais elle n’est que de 4 ans chez ceux contaminés à 65 ans ou plus », explique l’OMS dans son bulletin de mars 2009. Selon l’Organisation, l’émergence de médicaments contre les troubles d’érection ou ceux prolongeant l’appétit sexuel aurait aussi un impact dans la propagation de l’épidémie de VIH dans cette tranche d’âge. Cette population étant rarement prise en compte dans les enquêtes et recherches démographiques, l’activité sexuelle des sujets âgés est pour l’instant très peu étudiée.
Autre effet peu étudié : les conséquences du VIH sur le vieillissement. Grâce aux traitements antiviraux, la durée de vie des personnes infectées par le VIH aurait considérablement progressée. Selon Ken Monteith de la COCQ-Sida, cette progression ne serait pas sans incidence. Par exemple, illustre le directeur, « les personnes avec le VIH vieillissent plus vite » et le cancer chez ces personnes arrive environ dix ans plus tôt que chez les autres. Un constat que confirme la Dr Isabelle Wallach (34 ans), professeure associée à McGill et chercheuse associée au Centre de recherche et d’expertise en gérontologie sociale.
Parlant de « population ignorée et invisible », la chercheuse s’inquiète de la situation des personnes âgées ayant contracté le VIH. La Dr Isabelle Wallach croit que la solution passe par des études comme celles menées par le Groupe de travail canadien sur le VIH et la réinsertion sociale (GTCVRS) et mises en place par l’Agence de la santé publique du Canada. Elles pourraient ainsi permettre de pallier certains dysfonctionnements dans le système de santé et créer, par exemple, « des ponts entre les différents milieux pour avoir des réponses adaptées » à certaines problématiques.
Jacques Gélinas abonde dans le même sens : « Le système de santé devrait avoir une approche globale dans le traitement des personnes atteintes de VIH et en âge avancé. »
Confronté en automne dernier à des problèmes cardiaques, le retraité s’explique mal qu’aucune cohésion ou collaboration ne soit envisagée entre les différents spécialistes dans le cas de patients séropositifs. Le conférencier exhorte aussi la communauté et la société à prendre en compte la réalité de la vie sexuelle des sujets âgés, afin de mettre en œuvre des actions de prévention plus ciblées.