Quand Quartier Libre a contacté Benoit Lacroix pour parler de vieillesse, l’homme de foi quasi centenaire s’est esclaffé gaiement : « Vous ne pouviez pas tomber mieux ! »
Passer la porte du 2 715, chemin de la Côte-Sainte- Catherine, c’est entrer dans un monde à part. Au couvent des dominicains, le temps n’a plus vraiment d’importance. Un pas feutré se fait entendre, non loin du parloir. Une porte s’ouvre, et Benoit Lacroix apparaît. Droit comme un « i », le regard bleu pétillant, il a 94 ans.
Ce retraité hyperactif a passé la matinée à réfléchir. Il méditait sur le thème de sa conférence, prévue dans le cadre des Belles soirées de l’UdeM le 22 mars prochain. L’art de vieillir. « Je ne m’adresse pas à des gens de mon âge, ils ont presque tous disparu. Je vais parler à des plus jeunes. Alors, comment les intéresser ? Sous quel angle traiter le sujet ? » Tout en s’interrogeant, il griffonne sur un petit bout de papier quelque chose qui ressemble à un plan d’attaque. Les auditoriums lui sont familiers, il a enseigné à l’UdeM pendant 50 ans. « En tant qu’historien, je suis toujours de mon temps ! ».
Benoit Lacroix savoure la vie depuis le 8 septembre 1915. S’il chausse ses lunettes d’historien, il trouve que la vie est traitée de façon un peu trop fataliste. « Oui, la vie passe. Oui, la vie est brève. Et souvent, on l’accuse plutôt que de faire son éloge, car on est toujours déçu de voir qu’elle est passée si vite », dit celui qui a vécu deux guerres mondiales.
Au goût du nonagénaire, la mort aussi passe trop vite. En Amérique du Nord, elle serait cachée comme une maladie de société. « Ici c’est l’hypocrisie. Les funérailles se passent à une rapidité folle. La vitesse peut être un signe de puissance ou d’impuissance. Mais vis-à-vis de la mort, c’est clairement un signe d’impuissance. » Au cours de sa vie, Benoit Lacroix a vécu en Afrique et il se souvient de la place intégrale que prenait le défunt dans la maison. Lors de son séjour chez les bouddhistes au Japon, il a remarqué la position privilégiée qu’occupent les vieux, détenteurs de la sagesse. « Même ceux qui ont un peu perdu la boule sont traités avec beaucoup de respect, parce qu’on dit que leur esprit vit encore, mais qu’il est ailleurs. » La délicatesse et la bonté que ces vieilles civilisations manifestent envers la mort l’ont fasciné.
Cet enfant de Saint-Michel-de- Bellechasse, petit village du Québec rural traditionnel, est très attaché à la nature. « La nature traite bien la vieillesse. Peu à peu, elle l’habitue à perdre des forces, à perdre un peu l’esprit. » Il aime beaucoup l’expression souvent employée dans les milieux ruraux : « Il s’est éteint à l’âge de… ». « Cette idée de la chandelle qui s’éteint parce qu’il n’y a plus de feu, c’est beau. Et c’est d’autant plus beau de s’éteindre quand tu as passé ta vie à éclairer les autres. »
La vivacité avec laquelle Benoit Lacroix réfléchit tout en jouant avec son crayon laisse présager qu’il ne s’éteindra pas de sitôt. A-t-il un secret de jeunesse ? Non, Benoit Lacroix n’a pas été épargné par les maladies qui affectent les gens âgés. Il a un stimulateur cardiaque, des problèmes de prostate et de reins. Il a profité de la médecine, qu’il a toujours considérée comme une aide ponctuelle. Mais il se méfie des progrès de la science. « Dès que l’on tente de prolonger la vie, cela n’est plus du don, c’est de la conservation, de la muséologie. » Selon lui, la médecine est courageuse mais un peu trop ambitieuse. « On ne gagne rien à vivre dix ans de plus. Il n’y a plus d’amour, il n’y a plus que de la mécanique. »
Quid du rapport à sa propre mort ? Il est surpris et ravi de la question. D’habitude les gens n’osent pas. Pourtant, en pratique, la mort est devenue chose familière pour ce prêtre catholique qui accompagne des personnes très malades et célèbre régulièrement des funérailles. Au niveau spirituel, Benoit Lacroix dit que la mort fait partie de sa vie comme un évènement difficile et mystérieux. « À mon âge, le passé est surdimensionné, et l’avenir très proche. Alors on valorise de plus en plus l’instant et on s’aperçoit que c’est très frivole de se demander si on va vivre jusqu’à 100 ans. »
Derrière lui trône un ordinateur. S’il préfère coucher ses écrits sur papier, il s’en sert quotidiennement pour lire les nouvelles, mais se défend d’entrer dans l’univers des réseaux sociaux. « C’est vraiment un truc de jeune ça ! » Les jeunes le fascinent, il les aime et leur a consacré sa vie en tant qu’enseignant. Il continue de les côtoyer au Centre étudiant Benoit- Lacroix (CÉBL), un lieu de spiritualité chrétienne.
Comment va vieillir notre génération ? « Votre vieillesse va s’identifier plus tardivement. J’ai l’impression qu’il y aura un côté plus inventif et plus créateur. » Pour lui, la force des jeunes d’aujourd’hui vient de la mondialisation et de cette nouvelle planète sans frontière. « Les jeunes sont prêts à aller vivre en Chine, en Afrique du Sud, partout. Moi qui venais d’un petit milieu rural où sortir de la maison était déjà un évènement national ! Il y a chez eux une force d’adaptation et une ouverture à l’autre que nous n’avions pas. »
Au fait, à partir de quel âge devienton vieux ? « Quand on cesse d’aimer. » La réponse spontanée et laconique est déroutante. Silence. L’enregistreuse chargée de capturer les savantes paroles choisit cet instant précis pour rendre l’âme. Ni une, ni deux, Benoit Lacroix se lève, parcourt d’un pas énergique la bibliothèque pour revenir avec deux piles neuves. Il reprend son explication : « Quand on cesse d’aimer on cesse de regarder l’autre et on commence à se regarder, à analyser ses maladies et à devenir anxieux. Et vieux. »
Quand arrive le moment de faire la photo, Benoit Lacroix propose d’aller au cloître. Traversant le labyrinthe de l’édifice sans vaciller, il livre une anecdote sur les conversations des quasi centenaires. « La semaine dernière, je suis allé faire une prise de sang. Nous étions six dans la salle d’attente et on s’est mis à parler de jusqu’à quel âge on pourrait vivre. Une dame m’a dit : “Je veux tenir jusqu’à 99 ans, parce que si je vis jusqu’à 100 ans, ils vont prendre une photo de moi dans le journal et je ne serai pas belle !” »
La luminosité du cloître est médiocre. Benoit Lacroix le ressent et soumet une autre idée : monter sur le toit du couvent ! Une cinquantaine de marches plus tard et sous une pluie battante, le nonagénaire arbore fièrement ses rides pour immortaliser l’instant présent.